Ouvroirs d'imaginaires

1996. J’ai 30 ans. J’entre dans cette boutique face à l’église de Notre Dame de La Clarté à Perros-Guirec en avril. Je resterai une semaine à refaire un livre sous l’œil bienveillant de la relieuse qui, sans le savoir, vient d’ouvrir un gigantesque ciel de possibilités face à mon quotidien fait, depuis un an et demi, de fabrication de frites et de hamburgers chez Quick.

1997. Je me bats depuis maintenant un an pour obtenir du gérant du plus grand Quick de France qu’il m’accorde l’année nécessaire à la formation de relieur à Paris, à l’Union Centrale des Arts Décoratifs, plus exactement au centre les Arts du livre et de l’Estampe, qui fermera en 2004, pour non rentabilité.
Je me bats aussi pour obtenir un FONGECIF, avec mon père qui m’appuie un peu tout en me mettant en garde contre le poids de futures galères qui viendront avec un métier qu’il juge être un non-métier. Je n’ai jamais su le fin mot de l’histoire, mais je me souviens de la dame qui me reçoit et qui n’en revient toujours pas d’avoir en face quelqu’un d’aussi déterminé à être relieur. Elle me rappellera en 2002, à moins que cela soioit moi, pour parler de mon installation, toujours interloquée de cette vocation.

1998. J’obtiens mon CAP d’Arts des métiers du Livre, fièrement.
Et je me bats pour trouver la suite de cette formation puisque le FONGECIF s’arrêtant, je n’ai pas les moyens de continuer le BMA, ni le DMA.
La Société d’Encouragement aux Métiers d’Arts, la SEMA, m’accordera deux stages chez la relieuse de Perros-Guirec, chez qui je rencontrerai le maitre-artisan qui fera croître encore cette passion pour le métier de relieur. Je rencontrerai aussi mon ex-mari dans cet atelier de La Clarté. Je retourne à Paris.
Personne n’était plus déterminé que moi.

1998-1999, je trouve un petit boulot chez un relieur Rue des Saint Pères, au 55, à Paris, une adresse bien connue des autres étudiants, à côté de la boutique de Sonia Rykiel, aujourd’hui remplie de livres en décoration dans les vitrines, et un peu de secrétariat dans le foyer rue de Meaux où je loge.

2002. Je m’installe à Montoire sur le Loir, Avenue de la Libération, après des tas de petits boulots en supermarché parce que relieur… Le métier ne court pas les rues à part dans les ateliers semi-industriels autour de Paris. Je n’ai pas cherché plus loin que le premier entretien chez Reliural ; j’apprendrai plus tard que le créateur de Reliural est le relieur parisien qui a influencé la perception que j’avais de ce métier. C’était l’horreur : au lieu de faire des frites chez Quick et de ranger des boites en supermarché, j’allais, toute la journée, arracher des couvertures et préparer les volumes pour le massicot … Tout ça pour ça ? NON !

2005. Je déménage une fois.

2006. J’ai 40 ans. Je déménage une autre fois. Je me forme à la restauration de livres et découvre qu’on n’est pas obligé de tout démonter mais qu’on doit aussi comprendre ce qui ne va pas dans le livre pour savoir jusqu’où dégrader pour ne pas faire pire que le mal qui ronge le livre.

2007. C’est la crise, je tombe. Telle une balle, je rebondis à Trôo, à côté de la grotte pétrifiante, dans une maison où madame le maire de Trôo a choisi de jolies choses pour moi, « apporter un peu de lumière » dans cette vie qui n’en finit pas de me faire mal. Eternelle reconnaissance à cette femme, infirmière et maire d’un village construit sur une colline avec ses habitations troglodytes dans un écrin de verdure.

2008. Je décide d’avancer, toujours aussi déterminée que c’est mon destin. Je vais passer une VAE. On connait la suite.
Je comprends la différence entre conservateur, restaurateur et relieur : J’ai les trois compétences. Le regard fait tout. Un conservateur ne fera que des actes de conservation pour arrêter la dégradation autant que faire se peut, faire le moins de mal possible. Un restaurateur fera de même mais interviendra le mieux possible le moins possible et de façon le plus réversible possible. Un relieur refait. C’est le livre qui dicte la conduite à avoir. La chimie et les technologies non invasives d’analyse médicale assistées par ordinateur permettent de comprendre des tas de choses. On trouve sur le net des rapports et des thèses que je décortique pour comprendre. Ma pratique s’en trouve profondément modifiée.

2013. Enfin j’accède à la propriété de mon atelier et de ma maison du même coup. Ma maison, c’est mon atelier, et inversement. Je vis depuis longtemps avec l’idée que je vais y arriver. Je vais vivre de ce métier. Je déménage sur la colline en face de l’église et cela me saute au nez ; la configuration est la même que lorsque je suis entrée la première fois chez le relieur de Perros-Guirec : un atelier, un café auberge à côté et une église pas loin. Il ne m’en faut pas plus pour me dire que je suis ma voie.

2014. je suis fin prête pour la VAE. Je ne l’obtiendrai pas.
Il faut dire que je me bats seule tout le temps et qu’il ne me vient pas à l’idée qu’on puisse faire les choses autrement puisqu’à chaque fois que j’ai demandé de l’aide, les aidants me proposent autre chose que ce que je veux réellement. Je ne veux pas passer une VAE BMA. Pourquoi faire ?
Je ne veux pas être MOF, pourquoi faire ?
Je ne veux pas.

Je voulais être archéologue il y a très longtemps. Je cherche les traces et les histoires de ces humains. Quelque chose me guide et me dit que j’y suis presque. Mais pas encore. La voie détournée que j’ai suivie parce qu’il ne m’a pas été donnée la possibilité de me réaliser pleinement en tant qu’adulte dans la société des années 80 et 90 est étonnement compliquée avec le recul. Il m’en a fallu de la ténacité, de la pugnacité, de la combativité pour arriver à devenir ce que je dois être pour vivre cette vie comme je l’entends. On a beau empêcher les gens d’être ce qu’ils ont envie d’être, un jour où l’autre, ils deviennent ce qu’ils doivent être, ou meurent de solitude, d’alcool, de chagrin, d’échec en galère. C’est ma théorie.

2016. J’ai 50 ans. Remise de mon échec sur la VAE, je dépose une demande de titre de maitre-artisan au nom de la grande notoriété. Cela s’appelle comme ça. Je n’ai pas demandé à ce que cela s’appelle comme ça. J’ai communiqué beaucoup sur les réseaux. Je bataille tous les jours parce que je refuse de renoncer, encore plus aujourd’hui qu’hier, à ce qui me semble l’essentiel pour survivre dans cette société dédiée de plus en plus à la valeur de l’argent, malgré nous. Il n’y a pas un jour où je ne me lève pas, fatiguée, usée même parfois, sans penser que ce que je fais, je le fais pour les générations futures : Une lumière, un phare sur cette colline pour que chacun puisse penser qu’à travers ce métier, à travers les livres, ce sont les histoires des humains qui passent.
Les relieurs, les papetiers, les écrivains, les chercheurs, la mémoire des gens. Un projet de curiosité. Le bonheur de vivre dans un monde où les personnes respectent les livres pour ce qu’ils sont : des ouvroirs d’imaginaires.

J’obtiens mon titre.
J’obtiens mon titre.
Non, si, j’obtiens mon titre !

Je respire. Il était si important que je sois reconnue à un moment donné pour les efforts, le travail, la vie que je construis et le fait de vouloir faire perdurer ce métier envers et contre tous les obstacles qui nous poussent dans le bas-côté des autoroutes de la technologie géniale des ordinateurs.
Mais bien sûr que les deux sont complémentaires. Sans cette technologie, je ne pourrai pas avoir eu accès à tout ce que je sais sur ce métier. L’organisation de ce savoir ensuite ne tient qu’à la capacité que j’ai à travailler sans relâche, faisant fi des alertes que mon corps, pourtant, m’envoie. Parfois je suis si fatiguée que je n’arrive plus à réfléchir.
Mes délais sont très longs entre le blog, le réseau social, le site et le travail de l’atelier, je ne dois pas oublier que j’ai une fille qui va faire des études et je préfère ne pas penser à la façon dont je vais organiser mes journées à l’avance.
Je fais, comme beaucoup, ce que je peux pour exister et les heures, pour arriver à ce petit bijou d’atelier, sont innombrables. Je me dis toujours que si je travaillais pour quelqu’un d’autre de cette façon, il m’aurait déjà mise à la porte pour zèle.

Mais peut-être est-ce cela être responsable de sa vie, de son atelier, de son travail ?
Le zèle des uns est le sel des autres.

Le salaire n’est pas à la hauteur du travail réel effectué, seule pour tenir un atelier en vue et trouver en permanence des clients. La visibilité sur le mois d’après est nulle.
Les charges sont bien trop énormes par rapport à un chiffre d’affaires qui n’a plus de nom : de l’argent de poche. Même pas. Je ne peux plus rien payer sans débloquer un peu, tous les mois, de capital.
Mais je tiens et je ne peux pas arrêter maintenant.
Et bientôt, je suis au pied du mur. Je n’ai plus la possibilité de piocher dans ce matelas issu de la succession au décès de mon père dédié à l’avenir de ma fille. C’est pour ma fille. J’arrête.

2017. Les rencontres se font plus pointues, le travail aussi et malgré la mauvaise ambiance dans cette France qui se clive de plus en plus, je ne lâche pas. Je dois augmenter mon chiffre d’affaires cette année.
Je sais ce dont je suis capable. Je tiens la pression devant la banque, devant les créanciers.
A quel moment prend-t-on conscience de cette force qui nous tient quand l’objectif qu’on s’était fixé n’est ni atteint, ni non atteint ?

Etre grand dans le petit et être petit dans le grand pour pouvoir passer le cap de cette mauvaise année et finaliser ce nouveau projet dont je ne parle pas encore mais qui me tient pour 2018.

2018. Plan de développement. Je suis devenue experte dans mon domaine depuis 20 ans que je lis, je cherche, je décortique, je fais.
J’ai failli oublier l’essentiel : je fais.
Mais avant de faire, je structure : je peux définir ce qui doit être fait pour rendre pérenne une bibliothèque et chiffrer un projet.
La restauration : je peux refaire avec la même technique.
La reliure : je peux créer un livre et le relier.
Je dois pourtant encore me rendre à l’évidence, je n’ai pas assez d’une seule vie pour choisir lequel de ces trois domaines sera celui qui me fera atteindre ce que je veux. Je n’ai pas fait le tour encore de ces trois domaines et je me bats encore et toujours pour qu’on me voie et que je puisse vivre de mon métier, correctement dans un pays qui a de grands atouts mais qui me perd.

Je résiste.
Sur ma colline.
Parce que je ne connais rien de mieux que les livres pour rêver.