Je n'ai pas vu le temps passer

Être ouvrier forestier bûcheron formateur à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


L’image du bûcheron barbu et costaud en chemise à carreaux persiste, cela me fait sourire. Je ne porte pourtant ni barbe ni chemise à carreaux. C’est vrai que mon travail est physique mais il faut avant tout de la technique et beaucoup réfléchir avant d’agir. Chaque arbre est différent, ce n’est pas comme en usine où on appuie tous les jours sur le même bouton – cela évite de tomber dans la routine.
Il y a des contraintes bien sûr : c’est vital d’adorer la nature, même quand il fait gris et humide, et d’en connaître les dangers. On peut passer pour des barbares auprès des promeneurs, alors je prends le temps de leur expliquer, quand je les croise, que couper des arbres c’est bon pour la forêt qui a besoin de se régénérer.

De septembre à avril, on coupe et le reste de l’année, on s’occupe des jeunes plantations, on enlève des ronces, des essences concurrentes, comme la mauvaise herbe. Le pire, pour les bûcherons que nous sommes, c’est la chute de branches, surtout quand la neige nous les cache, c’est plus dangereux que la tronçonneuse.
En 2013, j’ai été victime d’une branche, je l’ai vue venir heureusement, j’ai pu courir et la branche de 4m50 et de 12 centimètres de diamètre m’a touché dans le dos, je m’en suis tiré avec une luxation du coude, cela aurait pu être pire !
Un bûcheron doit toujours regarder en l’air, ne pas se fixer sur le tronc, même si ce n’est pas forcément instinctif. C’est la première chose que je dis aux stagiaires.

*

Je suis né à Saverne dans une famille de tradition alsacienne. Mes parents étaient ouvriers d’usine mais la forêt n’était pas loin de la maison et le samedi, ils faisaient du bois de chauffage. Je partais vite de l’école à vélo pour retrouver mon grand-père dans la forêt, quelquefois il me faisait même un mot d’excuse pour que je parte plus tôt ! J’ai encore l’image dans mes yeux d’un énorme arbre abattu en quelques minutes, je devais avoir huit ans, lui deux cent cinquante et il était à terre en moins d’une heure… Ma vocation était née.

En 1993, j’ai passé un CAP de bûcheron dans le Haut-Rhin et en 1995 un BTA aménagement du territoire, gestion forestière (ce qui correspond à un bac) dans un lycée forestier près de Troyes. J’ai été tout de suite après embauché par l’Office national des forêts (ONF) comme bûcheron en Alsace. J’avais vingt ans, j’étais ravi de pouvoir rester dans ma région et d’avoir un travail d’extérieur qui me laissait la liberté de m’organiser.

Formateur

C’est la passion pour ce métier (plus qu’un simple travail car il demande un grand savoir-faire) qui m’a donné envie de former à mon tour. Je l’avais déjà été chez les pompiers où je suis volontaire depuis l’âge de neuf ans. J’étais devenu sous-officier et j’avais apprécié de transmettre. J’ai donc suivi, depuis 1996 différents stages à l’ONF pour devenir moi-même formateur. J’ai quitté l’Alsace et suis allé à Versailles, dans les Pyrénées et même en Martinique, où j’ai appris à repérer les mygales. En 2010, il y a eu un appel à candidature et je suis devenu formateur à l’école de bûcherons de Saverne, où j’ai été élève. Je suis passé de l’autre côté de la barrière, je suis devant le tableau maintenant !
Tous les trois ans, je suis audité. Il n’y a rien à redire, je me sens bien encadré à l’ONF.

Cela représente à peu près 30 % de mon temps de travail. Pour moi, c’est un honneur d’encadrer des formations et c’est une progression dans mon métier : il faut apprendre à gérer un groupe, à expliquer clairement, à éviter d’éventuels conflits. Les stagiaires sont soit volontaires, soit inscrits par un supérieur hiérarchique : la motivation peut être différente. Les stagiaires sont bûcherons à l’ONF bien sûr mais aussi élagueurs et bûcherons communaux (des entreprises font appel à nous).
Les stages se déroulent au lycée de Saverne qui a mis ses locaux à disposition de l’ONF depuis 1953. L’école est réputée dans le milieu et tourne toute l’année (sauf en juillet et en août), surtout de septembre à fin avril. Ce sont les mêmes bancs que ceux que j’ai connus en 1996, le cadre a le charme de l’ancien, il y a des petites tables d’écoliers.
Les stagiaires n’ont que quatre heures de cours à l’intérieur par semaine, le cœur de la formation se passe en forêt. Nous sommes deux à encadrer dix stagiaires de niveaux différents. Chaque stage dure une semaine ; celui des « gros bois cas spéciaux » s’adresse à des bûcherons aguerris, qui peuvent s’adapter à un terrain pentu.

Il est important pour moi de ne pas être que formateur car c’est la force de notre école, on connaît le terrain, on sait de quoi on parle. Je suis un bûcheron qui, environ une semaine par mois, transmet notre savoir-faire aux stagiaires. Je les mets en garde tout de suite : « L’ONF vous a embauchés en bonne santé, le but est de vous emmener à la retraite en bonne santé. » C’est exactement pour cette raison qu’il existe des formations : afin d’apprendre à travailler en toute sécurité et en ne fatiguant pas le corps. Le capital santé est primordial pour ce métier, il faut apprendre les bons gestes et postures et être en forme sur la durée.

Pour le bûcheron, le plus difficile est de repérer le penchant naturel de l’arbre ; c’est capital de savoir où il va tomber naturellement, sinon tu ne sais pas comment composer avec lui. Il faut veiller à faire une entaille pour lui donner une direction de chute, ne pas rejoindre tout de suite les deux traits de scie, mettre deux coins sinon il va où il veut, ne pas couper la charnière, sinon ça ferait comme une fenêtre sans charnière qui ne serait plus guidée… Il faut choisir la bonne tronçonneuse avec une ligne de visée, quand le peuplement des arbres est très serré, c’est super-important. Il y a différents poids de tronçonneuse, c’est comme pour les voitures, la puissance varie.
Dans ce cadre, j’enseigne aux stagiaires les règles de sécurité, pour eux et les éventuels promeneurs ou ramasseurs de champignons. Le pire, ce sont les cyclistes ou joggeurs qui ont des écouteurs, ils n’entendent rien de ce qu’on leur dit et ne se gênent parfois pas pour ignorer l’existence des barrières ! On condamne toujours les chemins du bas – le penchant des feuillus c’est toujours vers le bas mais pour les résineux c’est équilibré, c’est du 50/50. On crie « Attention ! » quand on abat un arbre.

J’apprends aussi aux stagiaires à gagner du temps. Je leur donne des astuces pour éviter des allers-retours (faire le plein du bidon d’essence pour ne pas avoir à aller le chercher après chaque arbre coupé, essayer de lancer la hache au milieu du tronc abattu pour éviter de la rechercher à la souche, découper et passer à l’arbre suivant, porter des crampons quand on est dans une pente, etc.) J’essaye de leur faire comprendre que s’économiser est un savoir. Plus on est fatigué, plus il y a d’accidents.

Les bûcherons sont formés au secourisme à l’ONF et, sur chaque chantier, les camions sont toujours dans le sens du départ pour pouvoir rejoindre très vite le point de rencontre fixé avec les pompiers et être sûr qu’ils trouvent sans encombre l’accidenté. On a toujours la fiche de chantier avec le point de rencontre sur nous, au cas où.
Il faut aussi accepter (même l’été par plus de 30 °C) de porter des vêtements de protection, des gants, des grosses chaussures et un casque. Finalement, on préfère l’hiver et le froid sec : on se réchauffe en travaillant !
J’espère transmettre aussi aux stagiaires l’amour de mon métier, la solidarité entre collègues. Il y a des traditions : on casse la croûte vingt minutes vers 9 heures ; d’octobre à mars, le premier arrivé sur le terrain allume le feu pour faire griller les saucisses (on a une heure pour déjeuner) et réchauffer la gamelle. On mange tous ensemble sur une table de camping, c’est convivial. Pourquoi quitter l’Alsace alors que j’aime mon travail, que j’aime être près de ma famille, des copains pompiers ? J’ai construit ma maison ici, à Bouxwiller, mes enfants y sont nés, nous parlons alsacien à la maison. J’y tiens.

À nous de nous adapter à un métier qui évolue, d’assimiler de nouvelles compétences. Désormais, on doit savoir cuber et classer les arbres : quel volume fait telle pièce pour la mettre en vente ? Avoir toujours en tête la qualité du bois que l’on découpe fait partie du métier de bûcheron. Cela nous est demandé par le service commercial – avant, les techniciens forestiers territoriaux s’en occupaient.
Pour cela, on prend le diamètre au milieu avec un pied à coulisse et pour mesurer les grumes on a un mètre de couturière (à ruban) avec une pointe au bout pour planter dans l’écorce. On récupère le bois entre la souche et le haut pied (le houppier) et on peut donner le volume à l’acheteur. En tant que bûcheron, j’ai été un des pionniers pour cette mission, où il faut savoir évaluer la qualité mais aussi les défauts du bois.
Ensuite, le débardeur passe, sort le bois avec son tracteur et le met en bord de route. Les acheteurs le prennent alors dans leurs camions et partent pour la scierie. Près d’ici, il y en a une très grande, une véritable usine, cela débite ! Le bûcheron est au cœur de la production, il ne faut pas l’oublier.

Bien sûr, je n’oublie pas les dangers de la nature. La météo est incontrôlable, il y a des aléas contre lesquels tu ne peux rien : neige, panne de voiture. J’ai appris à connaître la forêt petit à petit. Avant de partir sur un chantier, je regarde la carte et repère les vallées, les courbes de niveau. Je ne peux pas partir sans repère.
Nous avons vécu la tempête de 1999. Ce jour-là, j’étais parti emmener une dame âgée à l’hôpital avec les sapeurs-pompiers. En rentrant à la caserne, c’était impressionnant, tout s’envolait, il n’y avait plus d’électricité, on était coupés du monde. On ne savait même pas que ça touchait toute la France. Les vacances, on les a oubliées, il a fallu dégager les routes, on ne reconnaissait plus la forêt, on avait perdu nos repères. Tout était fracassé, les plantations sur lesquelles on avait beaucoup travaillé étaient dévastées. Le travail de dégagement des arbres arrachés par le vent sous tension a été colossal, tout était très enchevêtré, il fallait des tracteurs.
Notre mission de bûcheron sylviculteur a été mise à rude épreuve mais en même temps cela a mis en valeur toutes nos techniques : être bûcheron, ce n’est pas uniquement mettre un arbre à terre en cinq minutes !
J’ai été embauché à l’ONF à vingt ans en tant que bûcheron. Cela fait vingt ans, je viens de recevoir ma médaille – je n’ai pas vu le temps passer.