J’ai vu l’histoire

Avoir 17 ans, être syrien et réfugié politique en France.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Je suis né à Damas le 18 mai 1998 mais sur mes papiers, c’est marqué le 1er août. En Syrie, il y a toujours des problèmes avec les dates et l’administration… En gros, j’ai 17 ans, ça c’est officiel. Damas, c’est la capitale la plus ancienne du monde. Mon pays était si beau. Mais bon, là, je ne vous conseille pas trop d’y aller en vacances. Ce n’est pas le moment. Et ça fait des années que ce n’est pas le moment.

J’ai 2 petits-frères, de 14 et 8 ans. On vit au Havre avec mes parents depuis 13 mois, 27 jours, 4 heures et 20 minutes. Je suis parti de Syrie le 1er avril 2013, puis je suis resté un an au Liban et le 1er avril 2014, je suis arrivé en France. Alors c’est facile de se le rappeler. Et je vous jure que ce n’est pas un poisson d’avril.

Ma mère était professeur en maths/physique/chimie et mon père commerçant. On menait la belle vie. Avant. On allait à la mer à Lattaquie. Je n’avais encore jamais vu autre chose que la Syrie. Puis, en 2011, tout a changé. Comment vous dites déjà ? Le printemps arabe, oui c’est ça. Un peu partout dans le pays, ça a explosé. Les gens se révoltaient contre le régime et dénonçaient la dictature. Ils voulaient être libres. À Damas, ça a grondé un peu après, c’était plus dur de prendre la ville où vivait le président, forcément. J’étais dans une école pour enfants « précoces ». Il y avait des enfants de militaires et de généraux et mon père m’interdisait de parler de ce qui était en train de se passer, de critiquer le gouvernement, devant les élèves comme les professeurs. Puis en 2012, ça n’a plus été possible d’aller à l’école, les routes étaient fermées. Comme à peu près tout le reste. J’avais 14 ans, j’ai vu l’histoire. Depuis, je sais ce que c’est, la guerre, les gens qui meurent. Je n’ai pas besoin de l’imaginer.
La révolution prenait de l’ampleur, je suis descendu dans la rue avec des amis, on criait « On veut la liberté ! » On ne s’est jamais fait tirer dessus, mais je connais des gens qui ont été abattus dans des manifestations par des soldats syriens.

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À l’époque, mon oncle avait un poste important au gouvernement, c’est le premier homme politique à avoir refusé à travailler pour un pays qui tue ses citoyens, il a fui Damas. Il a eu raison, c’est sûr. Pour nous, c’est devenu encore plus compliqué. On risquait de se faire kidnapper et de servir de monnaie d’échange pour le faire revenir.
Très vite, on a dû quitter notre appartement pour se cacher, personne ne devait savoir où on était. On a menti à nos proches. J’ai dit à mes amis que j’étais malade.
Certains soldats ont déserté pour protéger les civils. Les habitants se sont organisés et ont trouvé des armes. En juin ont retenti les premières bombes dans mon quartier. On est descendu à la cave mais l’immeuble a été touché, on a couru le plus vite possible jusqu’à l’appartement de ma tante, en banlieue de Damas. Puis on s’est réfugiés chez ma grand-mère, où c’était plus calme. À chaque trajet, on savait qu’on pouvait y passer. On restait cloîtrés.

La situation a dégénéré dans tout mon pays. Les gens sont arrivés de partout à Damas car ils n’avaient plus rien. Mon père et une dizaine d’amis ont commencé à aider les réfugiés, pour les vêtements, la nourriture, le logement, les médicaments. Peu à peu, des dispensaires se sont ouverts, chez des gens. Et ça, le gouvernement l’interdisait. J’avais tout le temps peur qu’ils se fassent arrêter. Mais je comprenais pourquoi ils faisaient ça. J’aurais voulu le faire aussi, mais je n’avais que 12 ans. Ma mère m’a dit que ce n’était pas ma place. Seuls 4 des amis de mon père (dont lui) sont libres aujourd’hui. Les uns ont été tués, les autres sont en prison. Et à ce qu’on dit, mieux vaut encore mourir que d’y être.

En avril 2013, on a quitté Damas en voiture avec toutes nos économies, pour Tripoli, au Liban. C’était le seul endroit où on pouvait aller sans passeport. Mon père a continué à se cacher et nous a rejoints plus tard, en passant la frontière illégalement. Il n’a jamais raconté comment il avait réussi. Il y a des choses qu’il vaut mieux ignorer.
On a loué un appartement au centre-ville, au 9e étage, en face de la mer. C’était trop « dar ». Tout d’un coup, c’est redevenu calme. J’ai pu retourner à l’école. Sauf qu’au Liban, tout est en français, pas en arabe. Comme il y avait beaucoup de réfugiés syriens, des écoles ont été créées spécialement pour nous, avec des cours dans notre langue. J’y ai passé mon brevet, j’ai eu la meilleure note. Mais il n’est pas reconnu au Liban car c’est un diplôme en arabe…
Mon père a commencé à gérer plusieurs petites boutiques réservées aux réfugiés syriens, où tout était moins cher. C’était du caritatif, pas vraiment du business. Il a perdu énormément d’argent, on n’avait plus rien. Pour payer le loyer et acheter de quoi manger, 2 tantes qui vivent en Arabie-Saoudite nous ont aidés. Ma mère a recommencé à être professeur dans un collège pour syriens.

À la rentrée, je devais rentrer en 2nde et il n’y avait pas de lycée pour syriens à Tripoli. On ne pouvait pas retourner en Syrie. Et sans passeport, on était bloqués là. L’ONU a décidé de protéger notre famille – grâce aux activités sociales de mon père, et politiques de mon oncle. Ils ont fait en sorte qu’on puisse partir en Europe, légalement. Et ça a été la France. D’autres dans la même situation que nous vivent maintenant en Allemagne, au Danemark ou en Suède. Ils nous ont dit qu’on allait peut être y rester toute la vie. Je ne sentais plus mes jambes. Il a fallu que je m’assoie.
Le 1er avril 2014, à 8 h 30, on était à l’aéroport de Beyrouth, avec une autre famille (nos voisins aujourd’hui). Ils sont comme nous : réfugiés politiques.
Je n’ai jamais revu mes amis en Syrie, ni au Liban. On s’écrit sur Facebook et on s’appelle sur Skype. Peut-être que je pourrais leur rendre visite, si la situation change. Mais pas avant 10 ans, je n’ai pas le droit.

À l’aéroport Charles de Gaulle, des gens de l’ONU sont venus nous chercher, on est montés dans un car pour le Havre, on nous a dit qu’on allait être logé par Adoma, qui a des résidences sociales. Et qu’il y aurait là-bas tout ce dont on avait besoin. J’étais déçu de ne même pas voir Paris, mais bon. On parlait en anglais, la communication était approximative, on arrivait quand même à se comprendre.
Au Havre, Auguste, Audrey et Julien d’Adoma nous ont accueillis. Ça fait 13 mois qu’on est là, dans le même appartement. On est maintenant 7 familles syriennes ici. Les anciens aident les nouveaux.

Très vite, j’ai commencé à prendre des cours de français en FLS, 18 heures par semaine pendant un mois. Puis dans une autre structure, 9 heures par semaine pendant le mois suivant. Google Trad est devenu mon meilleur ami. Pendant l’été, j’ai continué à travailler tout seul chez moi, j’ai téléchargé l’application Duolingo sur mon smartphone. Je la recommande ! Maintenant, je me mets même à l’espagnol…
Puis, je suis rentré en 2nde, dans un lycée français. Au début, j’étais prostré. C’était comme si on me parlait à l’envers. Petit à petit, les mots me paraissaient moins lointains. Le monde s’est éclairé. Au premier trimestre, j’ai eu 15 de moyenne. Au second, 16,8. J’espère avoir encore mieux au troisième. La semaine dernière, j’ai fait l’examen de français pour les étrangers, j’ai eu le B1. Ça a rendu mon père très fier, lui a plus de mal que moi avec la langue, c’est normal. Il paraît que quand on vieillit, on apprend moins vite. Une histoire de cellules, je crois.
L’année prochaine, je serai en 1ère S, c’est sûr. Les sciences, pour moi, c’est plus facile que les matières littéraires. Les formules, les calculs, c’est universel. Je voudrais faire des études de médecine à Paris ou à Strasbourg puis devenir ophtalmo. C’est un cursus de 11 ans. On a des papiers pour rester 10 ans en France, j’espère que je pourrai rester plus. Sinon, je fais du théâtre au lycée, du basket, de la natation et du taekwendo. Je suis un peu sportif, quoi.

Après, j’aimerais bien aller travailler dans les pays du Golfe, parce qu’on y parle arabe et aussi anglais. Ma langue manque à ma bouche. Puis c’est un peu la même culture qu’en Syrie. Les gens meurent encore, chez moi. Et je me dis que les rêves que j’ai, ils doivent être encore plus grands. Pour ceux qui sont restés.