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L’effet miroir

par François Beaune , 6 novembre 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a241

François Beaune est écrivain, ses ouvrages sont publiés aux éditions Verticales.


Ce mois d’octobre j’ai commencé par Ma machine et moi de Martial Gottraux. « Tout est cycle », écrit-il, en parlant de la machine à laver toute neuve qu’il vient de changer. Il raconte son angoisse des machines, des notices, d’acheter ces inconnues de Chine. Il raconte le vendeur, l’installation.

Avec Raconter la vie, l’effet miroir est immédiat, l’empathie dans la forme même de ces témoignages. Je repense au fauteuil de bureau Priceminister que j’ai réussi à monter il y a quelques mois. Les accoudoirs tiennent encore. Mais je sais que je n’aurai jamais eu le courage d’acheter une machine à laver.

Je clique sur 50 ans 50 boulots, de Nathalie Tamburrini, en me disant que c’est pas mal comme rythme, que je devrais peut-être moi aussi faire autre chose, depuis six ans qu’officiellement j’écris.
En réalité, parmi ses 50 métiers, beaucoup ressemblent globalement à du secrétariat. Ce sont les gens aux ordres qui changent, ainsi que sa position dans l’entreprise : « Mon emploi consistait à jouer les boucs émissaires et de me faire engueuler copieusement par les clients, les cadres, et les dirigeants afin de permettre à ces derniers de proposer des solutions. »

Dans Les Halles, la nuit, R. Caillon nous raconte son expérience à Rungis, avec une certaine poésie, un plaisir de découvrir ce nouveau monde de « vendeurs carreau, commis, mandataires, et autres mûrisseurs, qui créent les ″saisons artificielles″ ».
À un moment de la journée, il repère une femme, « une cloche », qui attise sa curiosité : « Pour l’un, il s’agirait d’une Hollandaise arrivée ici il y a des années, en stop, et laissée là comme un objet. Pour d’autres ce serait une Allemande, ancienne prof, qui aurait tout plaqué... […] cette femme, au cœur de la fourmilière est comme une cigale laissée pour compte, vivant en marge des Halles. […] Elle est grande, sans doute 1m80, voûtée, mais de stature robuste ; elle doit avoir la quarantaine, peut-être un peu plus ; son le teint est livide, ses cheveux courts en bataille ; son hygiène est déplorable et des odeurs incommodantes la suivent ; ses yeux sont clairs, un sourire en coin ne la quitte jamais ; et elle a un accent de l’est. C’est un mystère. Un de plus. »
On a envie de la connaître mieux, qu’il nous raconte ce personnage. On n’en saura pas plus pour l’instant. On espère la suite en novembre.

Ethel Carasso-Roitman est une mère, et c’est la mort de sa fille qu’elle nous raconte dans Les cheveux d’Elsa, qui n’est donc pas la suite des Yeux d’Elsa d’Aragon. On la suit comme dans un docu-réalité dans toutes ses démarches, sa douleur de mère, les soins qui ne sont par nature jamais assez bien pour son enfant, l’interminable va-et-vient d’espoir-désespoir de la chimio, les temps de rémission, comme des étés indiens : « Vite, votre fille est en train de partir ! » Puis : « La première chose à laquelle on pense au début, ce n’est pas à la mort même si elle est immédiatement présente. C’est aux nausées et à la perte des cheveux. Et puis : Des clowns rentrent dans la chambre ; je les déteste. Et puis Pour les infirmières, c’est la routine : Ils font tous un malaise vagal en début de chimio. Et puis : Le corollaire de la calvitie, c’est la prothèse capillaire. »
On partage sa peine, on est heureux qu’elle se confie à nous, qu’elle puisse se débarrasser d’un peu du poids de ses années.

Avec Derrière les lumières cinglante des hôtels, Alwaysmusic (un pseudo qui pourrait faire penser que l’écriture n’est pas forcément sa priorité) nous raconte les joies de servir les petits’déj dans un hôtel de luxe à 31 ans en éternelle thèse de socio. La lingerie automatique pour les uniformes, les chambres entre 500 et 9 500 euros, les talons obligatoires.

Je me replonge dans cette époque de petits boulots, commis de cuisine, brocanteur, télémarketeur, veilleur de nuit entre 20 et 30 ans, comme de nombreux amis de la fac de Bron à Lyon. Si tu as une thèse de psycho tu peux faire réception. Pour livreur de pizza il vaut mieux faire DEA d’anthropo. Sinon serveur ; l’idéal c’est : socio, philo, langues étrangères appliquées.
Le personnage de mon deuxième roman Un ange noir, Alexandre Petit, travaille à Lyon à la Sofres. À 37 ans, il a raté deux fois son agreg de lettres. Il ne trouve pas sa place dans cette société, devient aigri.

Avec Candidat à l’emploi, de Julien Fontaine, qui témoigne des absurdités kafkaïennes de l’administration et de son Pôle-Emploi externalisé en de boîtes privés de consulting pour tous ces chômeurs ingrats dont « 37% votent Front National », l’effet-miroir est à son comble et je verse presque une larme à me remémorer le bon vieux temps de l’ANPE en même temps que ma période veilleur de nuit à Perrache.


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