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Vivre

par Julien Bottriaux , 8 juillet 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a218

Le travail est souvent à l’origine de ces chutes vertigineuses. Dans les différents récits, travail rime avec déshumanisation, individualisation et vexation. Dans le récit de Walter Schneider, Ces têtes qui tombent, le harcèlement est une arme à broyer les salariés d’une entreprise du bâtiment. Walter est témoin d’une course à la croissance aussi stupide qu’absurde puisqu’elle se joue au moment où la crise mondiale bat son plein. Une fuite en avant, droit dans le mur. Les têtes de ses collègues tombent les unes après les autres. Le siège ne supporte plus ces salariés qui coûtent trop cher, qui ne rapportent pas assez. Ceux avec le plus d’ancienneté sont les premiers sur la liste. Et puis bien sûr, vient le tour de Walter. Les objectifs qu’on lui fixe sont inatteignables, il subit pressions et intimidations. Et puis son cœur lâche. Surmenage. Arrêt maladie. Chute. Mais à son retour, il résiste, livre un dernier combat contre sa direction. Et remporte la bataille.

La bataille, c’est son rayon à Kahina S. Mais les rayons, elle ne les parcourt pas : elle doit rester derrière sa caisse, passer les articles à une cadence infernale, sans commettre la moindre erreur. Son uniforme est mal ajusté mais il ne l’empêche pas de lutter. Cette étudiante qui se paie ses études avec un boulot de caissière nous raconte dans Matricule 113 les humiliations qu’elle subit au quotidien. De la part des clients et de sa hiérarchie. Pourtant, elle va de l’avant Kahina. Mais la résistance a ses limites quand on doit la mener seule, individualisation du travail oblige. Pas étonnant alors, qu’à son tour Kahina trébuche et tombe. Arrêt maladie pour elle aussi. Hospitalisation. Retour au travail. Enfer psychologique. Alors, comme un assaut final, elle démissionne.

Et puis, comme si aucune profession ne pouvait être épargnée par la souffrance au travail, je découvre Louise Ricodet et son récit Monsieur le Maire, je brûle ! Louise est « attachée territoriale de la génération Y » qui ne trouve plus de sens dans ce qu’elle fait. Pourtant elle y a cru. Mais après un congé maternité, son quotidien ne devient que stress, épuisement et culpabilité. Un de ses collègues se suicide. Louise ne comprend pas « comment on peut en arriver là, être détruit par le travail ». Elle aussi capitule. Puis vient l’arrêt maladie. Encore lui. Plusieurs arrêts et plusieurs anxiolytiques. Mais Louise s’accroche et remonte. Et choisit de mettre sa vie professionnelle entre parenthèses pour « s’accomplir en tant que mère ». Renouer avec le sens.

La famille peut également être la source de profondes souffrances. La mémoire des murs, le récit de Rassena nous fait partager les blessures et les plaies encore ouvertes de son auteure. On les ressent presque physiquement. A vrai dire, il ne peut en être autrement quand on découvre l’enfance de Rassena. L’histoire d’une petite fille d’une famille d’origine algérienne, immigrée en France. Une petite fille dont la mère, pour se libérer du poids de la vie et des coups de son mari choisit de prendre son envol à partir du balcon d’une barre HLM où toute la famille a été parquée. A trois ans, Rassena est prise en charge par la DDASS. Les cicatrices psychologiques cohabitent avec les plaies physiques chez Rassena : pneumopathie et hernie ombilicale se succèdent. Mais le mal presque incurable qui s’est logé au plus profond de la petite fille aujourd’hui devenue adulte c’est « un cancer à l’âme ».
A la lecture de ce récit, les larmes me sont venues. C’est donc ça la famille ? Le début du récit de Nicolas Foucher, Du garçon à la fille manquée, nous démontre le contraire. Nicolas aime « s’habiller – déguiser ne convient pas tout à fait – en fille », tombe amoureux de Rémy A., doit affronter les railleries de son frère et des autres. Mais il entretient avec sa grand-mère une tendre complicité. Et quand il lui a dit qui il est, il perçoit « un visage rassuré, derrière des larmes de vie ».

La vie : c’est ce qui se dégage de tous ces récits qui ont une portée universelle. Une vie de souffrances et de difficultés, mais la vie qui nous fait nous relever, combattre, résister. Vivre.

  • Merci beaucoup Julien de votre commentaire, et surtout d’avoir "bien" lu mon récit ; malheureusement limité par le nombre de caractères comptabilisés... Et je suis d’accord avec vous ; cette France qui se lève tôt et ne se plaint pas. C’est d’ailleurs édifiant, pour le moins, quand on prend le métro vers 5h du matin, je suis souvent triste quand je vois ces visages fatigués, où l’on ressent qu’un dur labeur les attend... Encore merci.


  • Cher Julien, j’ai eu l’occasion de lire chacun des récits que vous citez et je crois que vous en avez fait une excellente synthèse ! Ce qui est édifiant dans chacun, c’est l’envie de se battre qui nous anime tous. Raconter la vie, c’est narrer un combat perpétuel. J’ai visité votre site et vous en faites l’illustration. Merci pour cette lecture juste de mon récit et pour ce texte percutant !

    Kahina


  • Merci surtout à toutes les deux pour vos récits. Ils m’ont profondément marqué. En tout cas, je suis rassuré de voir que je n’ai pas trahi vos écrits. C’est un exercice que je trouve difficile : résumer en quelques lignes ces récits en atténue l’intensité. J’ai vu que vous avez publié d’autres textes. Je vais m’empresser de les lire. Encore merci à toutes les deux ! Julien


  • Bonsoir Julien et merci pour les encouragements ainsi que ces analyses très très justes.
    Votre conclusion retrace en quelques mots la réalité même de nos récits. Vivre !
    Merci encore et à bientôt !
    Walter.


  • Merci surtout à vous Walter pour votre résistance !



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