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Le ciment de la société

par Frédéric Sève , 7 mai 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a198

Trente-six nouveaux récits de vie en avril, soit plus d’un par jour. C’est le premier choc qui attend celui qui a accepté (un peu trop rapidement sans doute) d’être le « lecteur du mois » pour Raconter la vie. L’engouement pour ce projet de démocratie narrative ne faiblit décidément pas, preuve s’il en est que la crise de représentation est bien réelle et profonde en France. L’autre surprise vient de l’extraordinaire variété des témoignages : variété des contributeurs dans l’âge, l’origine sociale, les motivations ; mais aussi variété des sujets abordés, des expériences racontées. Bien sûr que l’on avait tous déjà noté cette grande diversité, mais on ne la perçoit pas de la même façon selon que l’on est un lecteur qui butine les récits de vie au gré de son humeur ou de l’intérêt du moment, ou celui qui s’oblige à tous les lire au fur et à mesure de leur parution.

Le plus surprenant, toutefois, est que cette biodiversité laisse malgré tout au lecteur une impression de cohérence, le sentiment tenace d’une parenté entre l’expérience d’Annick Rodot (Je viens de quitter mon emploi) qui a abandonné son emploi d’auxiliaire de vie et celle de Magali Chaux (Tu es handicapé) qui décrit l’empreinte qu’a laissé dans sa vie son frère handicapé, ou entre les journées d’assistante de direction racontée par Marie Nirrti (Assistante) et celles vécues Au fast-food par Anne-Flo(rence) Lièvremont. La confrontation des récits révèle un même besoin d’expression qui rassemble les contributeurs par-delà les hiérarchies habituelles – hiérarchies des métiers, des fonctions ou des revenus. Il transparaît dans tous ces textes la dénonciation d’une même injustice sociale d’autant plus perturbante qu’elle ne se laisse pas réduire aux clivages habituels des lectures politiques, syndicales ou médiatiques. Plus surprenant encore est que cette similitude se constate aussi bien dans le récit d’une vie professionnelle, comme celle de Claire Godard (Battre la campagne) au service de son candidat, que dans celui d’une vie privée comme celle de Cathy Raynal, qui tente obstinément de préserver dans son quotidien le peu d’espace dévolu à sa vie artistique (La création est si fragile).

Il est assez facile d’expliquer cette profusion de témoignages par le narcissisme supposé de leurs auteurs, et de leur nier par la-même toute signification sociale véritable – une tentation que l’on rencontre fréquemment chez ceux que gêne le projet Raconter la vie. Je crois qu’il y a là une erreur majeure, et même la marque d’une cécité face à ce qu’est véritablement la société française contemporaine.
Les lectures de ce mois m’ont donné à voir un panorama de vies cachées, occultées par un patron aussi vibrionnant qu’inefficace (Assistante) ou par lumière crue des supermarché qui dissimulent aux yeux des clients la violence des relations sociales dans ces entreprises hyper-taylorisées (Grande surface de R. Caillon). Tous ces témoignages renvoient à la nécessité de dire la réalité de ceux qui font « tourner la machine », qui doivent s’adapter aux contraintes de la vie moderne pour que d’autres puissent y bénéficier d’un peu de confort et de liberté. Ainsi, la presse locale dissimule ceux qui travaillent pour elle sans considération ni statut (Ni journaliste, ni pigiste de Bernard Cottin), la politique et l’action des élus efface le travail des « collaborateurs d’élus », que Jérémie Cholley assimile joliment à des voitures de fonction (Dans l’ombre des élus).
De même, derrière l’allongement de l’espérance de vie et l’épanouissement du troisième âge se cache le travail de ces auxiliaires de vie qui, comme Annick Rodot (Je viens de quitter mon emploi), amortissent les dégâts de la vieillesse, de la solitude des retraités délaissées par leur famille, et de la gêne sociale devant la perte d’autonomie des plus âgés. Martial Gottraux (Je suis vieux), sur un ton plus moqueur et distancié, donne aussi à voir ce travail méconnu de ceux qui essaient de retricoter le lien social entre ces personnes âgées que la société laisse de côté.
Il y a aussi une colère rentrée chez ces hommes et ces femmes qui doivent perpétuellement s’adapter, s’ajuster, se conformer aux exigences et aux besoins de ceux qui remplissent une fonction reconnue et valorisée socialement. Ces poids lourds qui déforment la vie des autres ne sont pas forcément eux-mêmes des privilégiés : ce sont les consommateurs ou des dirigeants d’entreprise, des élus comme des journalistes, les médecins ou les malades « dans la norme », pas les schizophrènes que l’on abandonne à leurs délires et à la rue (Je n’avais nulle part où aller de Nans Cey), ni le petit homme rongé par le diabète qui disparaît progressivement d’une chambre d’hôpital à l’autre (A l’hôpital de Laurent Dutray).
De la colère d’être malmené dans sa vie professionnelle ou personnelle, bien sûr, mais surtout parce que leur tâche obscure n’est pas reconnue à la hauteur des services qu’elle rend à l’entreprise, aux personnes, à la société toute entière. De la même façon qu’au XIXème siècle les ouvriers disparaissaient derrière l’usine – à tel point qu’ils continuent encore aujourd’hui, dans le conflits sociaux, à se désigner du nom de leur entreprise : les « LU », les « Conti » – tous ceux qui aujourd’hui fabriquent le lien social au quotidien disparaissent derrière ce qui fait le récit officiel de la société moderne, mais n’en constitue pas la réalité humaine. Un peu comme le ciment qui, parce qu’il épouse parfaitement le contour des briques, disparaît d’autant plus aux yeux des observateurs qu’il assure effectivement la solidité du bâtiment.
D’ailleurs, on parle d’un mur de briques, d’un mur de pierres, mais jamais d’un mur de ciment.

Alors continuez de raconter vos vies, continuez à donner à voir la réalité humaine qui se cache derrière la réalité sociale. Et continuons de lire pour mieux nous connaître, mieux nous comprendre, et mieux agir, quelque soit notre place ou nos responsabilités.

  • Merci pour votre analyse très juste, me semble-t-il, des récits d’Avril si variés et si complémentaires. Votre image du "mur de ciment" m’a particulièrement séduite car c’est bien ce ciment social qui est indispensable pour que notre société et notre démocratie ne s’écroulent pas. Les récits font apparaître le ciment. J’espère qu’ils continueront à être nombreux.


  • Oui, belle image, à deux niveaux : les récits présentent, comme vous le dites, des personnes qui sont le ciment invisible de la société ; et Raconter la vie est à son tour un ciment qui joint toutes ces réalités singulières.



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