Je place le public

Etre ouvreuse dans un théâtre.


J’ai 22 ans, je suis ouvreuse dans un théâtre parisien. Autrement dit, je place le public. La particularité de mon statut ? Il tient au fait que je ne suis payée qu’au pourboire. Je suis donc dans l’obligation d’informer les spectateurs, que le « tip » qu’ils me donnent est mon unique rémunération. J’ajoute que s’ils n’ont rien prévu (ou sont contre ce système), je les place tout de même et avec le sourire :
« En revanche, excusez-moi Messieurs-dames, je me permets de vous informer que je suis uniquement rémunérée au pourboire. Mais si vous n’avez rien prévu, ou rien sur vous, pas de problème ! Il n’y a aucune obligation. »

Chaque soir, aux alentours de 20 heures, le spectateur, qui était jusque là enthousiaste d’aller au théâtre, est soudainement mis mal à l’aise par la jeune fille, qu’il n’aurait jamais remarquée autrement. Cette jeune fille, c’est moi. Ce moment de malaise, c’est celui où je les informe de mon statut d’ouvreuse rémunérée au service.

Certains me demandent si ce type de gratification est vraiment légal, je sens alors que je dois me justifier : « Oui, oui, j’ai ma fiche de paye, je cotise pour la retraite, je paye mes charges » ; d’autres me conseillent maladroitement de ne pas me laisser faire : « Vous ne devriez pas accepter ce système, c’est scandaleux », enfin certains m’ignorent simplement. Je crois que c’est ça, le plus compliqué à gérer : la salle est quasi pleine, les personnes installées me regardent travailler, ça occupe. Je suis debout, entre toutes ces personnes qui me scrutent, me jaugent, me jugent, m’écoutent « demander ». Je n’aime pas cette expression, « demander le pourboire ». Je ne « demande » rien, j’informe, c’est tout.

Combien de fois est-ce que je répète cette « information », en une demie heure de placement ? 3 fois ? 10 fois ? Une vingtaine de fois, je crois... À chaque fois, c’est le même effort : prendre sa respiration, sourire, regarder dans les yeux, et enfin lancer la phrase qui embarrasse. Pendant cette demie heure, je vois défiler des couples, des familles, des personnes seules, des riches, des moins riches – bref : la société. Je pense souvent que les réactions de chacun reflètent celle-ci.

Un soir, un spectateur me dit qu’il est invité, et que par conséquent, il ne donnera pas de pourboire : « Si j’avais payé ma place, j’aurais joué le jeu : j’aurais donné. Mais comme je suis invité, j’estime que je ne dois rien payer. »
Autre soir, un homme me donne 2 euros, et me demande en même temps une distribution (c’est le papier sur lequel est indiqué le nom des chanteurs). Je n’en n’avais plus, parce que ce soir-là, il y avait plus de monde que prévu. Quand je lui annonce la mauvaise nouvelle, il avance sa main pour reprendre la pièce de 2 euros, que je tiens alors. J’ouvre ma main, le regarde et lui dit sur le ton de la blague (mais légèrement agacée quand même) : « Allez-y, récupérez la, c’est le jeu finalement. » Peut-être que pendant ces quelques secondes, sa conscience le rattrapa (ou du moins sa bêtise s’éloigna un peu), et il se rendit compte peut-être, de l’absurdité de son geste. Absurdité de son geste, car sa place coûtait 140 euros. Il voulait récupérer ses 2 euros.

Mes collègues, certaines ouvreuses depuis 30 ans dans le théâtre, me disent que finalement, ce sont eux les plus malheureux dans leur vie pour avoir un comportement aussi blessant. Oui, j’éprouve un certain mépris envers leur comportement ; mais non, ce dernier ne me passe pas au-dessus. Je ne peux pas relativiser quand on me renvoie cette image de « mendicité ». Je sais, je ne mâche pas mes mots. Que puis-je répondre à cette dame, que je trouve très belle et bien habillée, qui me dit qu’elle est désolée, parce qu’elle a passé la journée à Paris et qu’elle a déjà tout donné « aux gens qui demandent dans le métro » ? Je suis désarmée.

Le pourboire est mon salaire, mon salaire est légitime.
Je m’avance vers ces 2 jeunes hommes d’une trentaine d’année. Je vois dès leur entrée dans la salle, que l’un d’eux tient une pièce de 2 euros. Je suis soulagée, puisque ouf, je n’aurai pas à leur « réclamer » le pourboire. Je leur indique leurs places. Celui qui tenait la pièce il y a une seconde à peine, la range dans sa poche. Je me permets alors de les informer de mon statut, et ajoute comme à mon habitude, que s’ils n’ont rien sur eux, ou rien prévu. Pas de problème. Leur réponse ? « On n’a pas de monnaie, désolé. » Quel fut le cheminement de leur pensée ?
Pour le spectateur, je ne suis que la jeune « hôtesse » – c’est le mot que certains utilisent, mais mon métier c’est « ouvreuse », pas « hôtesse ». Et puis, je ne suis pas que « ouvreuse ». Je suis aussi l’étudiante qui est à la bibliothèque entre la fin de ses cours et le début de son job au théâtre. Je suis l’étudiante qui se demande pourquoi les gens agissent ainsi.