En Amazonie

Après le choc de la perte de son mari, une femme décide de partir au bout du monde.


Veuve depuis près de 5 ans, maman de 4 enfants dont 2 sont avec moi ici, je vis en Amazonie équatorienne en tant que présidente d’une petite association, Patou Solidarité, qui lutte auprès des indigènes Kichwas pour leur amener une certaine autonomie.

J’imagine que chaque histoire a un début. La mienne a commencé le 3 novembre 1977 à Sens. Je ne peux pas prétendre que ce fut dans une famille heureuse. Ma mère ne me désirait pas (fruit d’un viol selon ses dires) et elle a enlevé à mon père la possibilité d’être un père en lui faisant retirer tous ses droits.
J’ai donc grandi dans différents foyers, avec parfois des personnes très aimantes et qui m’ont appris à aimer ; entre des familles d’accueil, plus ou moins chaleureuses et des hôpitaux pour mes tentatives de suicides, mes dépressions et les maltraitances régulières de ma mère. Il fut un temps où j’aurais aimé rentrer dans les détails. Mais cela en vaut-il la peine ? Je n’en suis pas sûre. Ceux qui m’ont construite, ceux qui m’ont appris à aimer, ceux-là sont importants.

Ce pédopsychiatre qui a pris le temps de m’écouter, qui s’est acharné à casser mon silence, cette puéricultrice qui ramassait les morceaux quand j’arrivais à l’hôpital brisée par les coups ou par mon dégoût de la vie, cette gamine devenue amie alors qu’elle était à l’article de la mort, ces éducateurs du Home d’enfant de Villiers le Bel, ce directeur du même foyer parti trop tôt car trop d’amour à donner, cette femme merveilleuse qui m’a ouvert la porte sans me connaître en Sicile, tous ces gens qui m’ont prise dans leur voiture quand je faisais du stop pour ne pas dormir dehors, toutes ces personnes qui m’ont beaucoup apporté d’une façon ou d’une autre, qui m’ont aimée, nourrie ou logée ou le tout à la fois, ces personnes-là comptent, ces personnes ont fait ce que je suis. Pas la maltraitance.

Alors, je ne pourrais pas dire quand je suis née, si je suis née quand j’ai moi-même donné le jour alors que je n’avais pas encore 18 ans, ou bien quand j’ai su que j’aimais vraiment pour la première fois et ce que c’était d’aimer, ou encore le jour où j’ai décidé de partir pour réaliser le seul rêve que j’avais jamais eu, ou si je suis née à chacun de ces évènements.
Je suis née et je suis morte tant de fois. J’ai gagné et perdu tant de fois. Aujourd’hui ce qui compte, c’est ce que j’essaie de faire avec tous mes défauts, avec tout ce que je suis et tout ce que j’ai appris.

J’essaie de réaliser un rêve mais j’essaie surtout de donner un sens à ma vie en en donnant un aux autres, à ceux qui pensent que leur vie n’a aucun sens, qu’elle n’est qu’un cercle infini, qu’une lutte sans autre issue que la misère.
Ce rêve est parfois un cauchemar, parfois loin d’être ce que j’imaginais quand j’étais gamine. Mais chaque fois que je passe un moment dans cette communauté au fin fond de l’Amazonie, chaque fois que je croise le regard de Gloria, le sourire d’Helena, que je ris avec Carmela, que je prends Domingo dans mes bras, chaque fois que je rentre dans cette serre scolaire que nous avons construite avec l’association, chaque fois que je regarde ces rénovées grâce à nos efforts, chaque fois que je vois un enfant sourire parce que je lui tends un gâteau ou que je les entends crier mon prénom avec de la joie dans la voix, c’est une réponse à mes nombreuses questions.
Ce rêve est né il y a très très longtemps

J’avais 8 ans et je regardais la télé quand est passé ce reportage sur l’Éthiopie avec ces enfants squelettiques, cette misère innommable. Et mon cœur a fait un bon dans ma poitrine. Voilà ce que je voulais faire : je voulais moi aussi être médecin sans frontières, je voulais moi aussi apporter mon aide à ces enfants de l’autre côté de la planète. Aider, soutenir de quelque manière que ce soit. Et puis la vie m’a prise, j’ai dû tirer un trait sur mes rêves de médecine, puis sur mes rêves de reporter sans frontières car je n’avais pas pu finir mes études.

J’ai eu une petite fille, puis une seconde, qui ont peuplé mon univers. Je me suis séparée, j’ai continué à essayer de vivre comme la vie me le montrait mais j’avais eu entretemps un petit aperçu de ce que je pouvais faire pour aider les autres dans la mesure de mes moyens. Mon ex avait une société d’ambulances et de temps en temps, je l’aidais. Tenir la main, secourir, encourager, remonter le moral, être là pour ceux qui en avaient besoin, c’était moi.

Cela a pourtant pris quelques années encore avant que je puisse accéder vraiment à ce métier. Mais ce furent des années « utiles » si l’on peut dire, puisque j’ai enfin réalisé que l’amour de ma vie était tout près, que je me suis mariée et que j’ai eu une autre petite fille. En cherchant du boulot, je me suis penchée à nouveau sur les ambulances du coin. J’ai eu un peu de mal dans mes débuts mais cela m’a permis de me rendre compte que ce métier était vraiment fait pour moi. J’adorais me lever le matin pour aller travailler, me dire que je ne connaissais pas mon planning mais que je savais au moins une chose : je serai utile à d’autres d’une façon ou d’une autre. Quand j’ai compris ça, avec l’aide de mon mari, j’ai repris les études pour obtenir mon diplôme d’ambulancière. Et je l’ai eu presque haut la main. Mais sans mon homme, son appui, son soutien permanent, sa patience, rien n’aurait été possible. Pourtant, nous avons traversé une très dure période dans notre histoire familiale à ce moment-là. Plusieurs fois, j’ai été sur le point de flancher mais grâce à sa force et à son amour, j’ai réussi. À la suite de mon diplôme, nous avons eu notre dernier petit bout, un petit garçon.

Quelques temps plus tard, encore pour des raisons familiales, nous sommes revenus dans la région nantaise où j’ai retrouvé dans la foulée un boulot dans une boîte sympa et où j’ai eu un plaisir immense à travailler.
Je n’oubliais pas vraiment mon rêve, au contraire même. À la suite de mon diplôme, j’ai passé tous les brevets de secourisme possible en me disant que ça me servirait quand je déciderai de partir. Avec mon homme, qui avait passé tous ses diplômes également, on pensait partir quand les enfants seraient plus grands sur des projets humanitaires de quelques mois.
Et puis il y a eu le 8 avril 2010. Patou devait rentrer du travail vers 8 heures du matin mais il n’est jamais rentré. Non, il est mort sur la route du retour.
Bien entendu, il y a eu des dates importantes dans ma vie comme celles de la naissance de mes enfants, de notre mariage et d’autres encore mais cette date-là a été la fin d’une vie et le début d’une autre pour moi. Elle a tout chamboulé, a détruit tout ce à quoi je croyais, tout ce sur quoi je m’appuyais. Toutes mes envies, mes attentes, mes rêves et mes espoirs, tout s’est envolé ce jour-là.

Du moins, c’est ainsi que je l’ai vécu. Pendant longtemps je n’ai été qu’un zombie. Plus rien n’avait de sens. Mes enfants étaient la seule chose qui m’obligeait à survivre. Mais je ne savais plus pourquoi, ni comment. Quel avenir quand notre avenir est mort sur une moto un jour d’avril ? Quelles forces quand toutes nos forces sont mortes sur cette route ?
La routine me tenait mais me tuait aussi. Pourquoi continuer une vie où rien ne se passait, où rien n’avait de sens ? Et si je mourais demain moi aussi ? Est-ce que je souhaitais ressembler à ces personnes que je croisais dans mon ambulance désespérées parce qu’elles n’avaient pas réalisé leurs rêves, parce qu’elles étaient désormais trop malades pour le faire ou trop vieilles ? Et mes enfants pourraient-ils continuer avec une mère qui n’était plus que l’ombre d’elle-même ? Qui n’était qu’un semblant de ce qu’elle était en vérité ?
Je ne voyais pas la solution, j’avais beau tourner et retourner tout ça dans ma tête, je ne voyais pas. Et puis, l’idée folle a commencé à germer dans ma tête : partir. Partir aider, faire quelque chose qui fasse que je me sente vraiment utile, que ma vie ait un but, une raison, un chemin. Au début, je ne me voyais pas laisser mes 2 grandes. Je leur ai proposé de venir avec moi mais elles n’ont pas voulu. Leurs études à finir, leurs amis, leurs vies. Et je le comprenais. Mais tout s’est décanté quand ma fille cadette m’a dit « Vas-y maman, c’est ce que tu as toujours voulu faire, si c’est vraiment ce qui peut te rendre heureuse, vas-y, on sait que tu seras là de toutes façons pour nous. » Cela a été comme une formule magique pour moi. J’ai trouvé l’endroit que je cherchais ou c’est peut-être lui qui m’a trouvée, je ne saurai le dire. J’aurais adoré partir pour l’Afrique mais je ne pouvais pas faire prendre le moindre risque à mes petits qui n’avaient à l’époque que 9 et 5 ans. J’ai donc opté pour l’Équateur et l’Amazonie, pour l’histoire qu’on en connait.

Et me voilà maintenant, au fin fond de cette Amazonie. Luttant doucement mais sûrement pour essayer de changer les choses avec mes défauts, mes innombrables questions, mes failles, mes doutes. J’aimerais de l’aide, plus d’idées pour réussir à réaliser de vraies choses qui pourraient apporter beaucoup. Je me sens souvent seule à rêver d’un monde meilleur, je me sens souvent seule à lutter pour cela. Me battre en France pour demander de l’argent alors que je déteste ça et que, pour être honnête, je ne sais même pas le faire. Me battre ici pour obtenir les soutiens nécessaires, pour mobiliser, motiver. Car oui, je me bats ici aussi pour redonner le goût du travail pour soi-même, pour les sortir de cette télé de merde qui leur donne de faux rêves et ne leur apporte rien d’autre qu’une autre misère. Ici, ne compte que le dollar pour se payer l’alcool qui fera oublier la misère.

Demain, je dois retourner voir le groupe d’enfants que j’ai rassemblé pour s’occuper de la serre. Je leur apporterai les pommes promises pour les garder motivés. Nous devons arroser les plantes, nettoyer la serre de toutes ces ordures que les gamins laissent. J’espère réussir à leur donner envie de prendre soin de cette serre. J’aimerais réussir à leur donner l’envie de travailler pour eux-mêmes. Il y a tellement de « j’aimerais » alors je tenterais seulement.