La maison des femmes

Dans une clinique au service des Troubles du Comportements Alimentaires.


J’ai rencontré l’autre l’année de mes 13 ans. À partir de l’entrée en classe de 5e, tout s’est accéléré. Dépression, scarifications, hyperactivité, anorexie. Les gestes sont différents mais ils se suivent avec leur propre logique, la logique de l’autre. Tous ont fait partie d’un même processus : une lente disparition. Il existait une douleur incroyable dont je tentais de supprimer l’origine : moi-même.

Après 7 années de tentatives de dérouler le fil des événements, retrouver les causes et les aboutissants qui ont failli détruire ma famille et moi compris, j’ai eu envie de parler de l’hospitalisation. Parce qu’il régnait à la clinique un climat de secret, parce qu’il était fortement déconseillé de garder contact entre patientes après l’hospitalisation, parce qu’à présent j’ai assez coupé le cordon avec mes parents pour ne plus redouter leur implication dans ma guérison ; j’estime qu’il est temps de briser le silence.

La clinique Saint Vincent de Paul est une grande bâtisse jaune au milieu d’un quartier populaire, les Minguettes, à Lyon. J’ai été prise en charge au service des Troubles du Comportements Alimentaires (TCA) en 2008. Mon admission a été rapide. En avril, on me retire du collège car je ne suis plus physiquement apte à suivre les cours. D’ailleurs je n’y faisais plus grand-chose depuis un moment. Début mai, je reçois un coup de fil du psychiatre en charge du service des TCA : « Tu veux venir ? » Une semaine plus tard j’entre à la clinique. Je pèse 26 kilos et 900 grammes. Pendant 4 mois je vais vivre uniquement entourée de femmes, âgées de 13 ans (une fille qui partira quelques semaines après mon arrivée et moi, l’admission débutant officiellement à partir de seize ans) à plus de 60 (une femme qui vit ici depuis des années, connue pour chanter des chansons obscènes en public).
La matinée où j’arrive, deux infirmières font l’inventaire de mes affaires. Elles soupirent régulièrement, on dirait que j’ai déménagé ma chambre. Esprit vide, seulement capable de repasser en boucle la dernière image de mes parents sur le seuil de la clinique, mon père qui pleure et ma mère qui me regarde fixement. On me retire ciseaux à ongles, couteau pour la peinture, taille crayon, et nécessaire à perles. Pendant deux mois je vais vivre dans cette chambre. Il y a des barreaux aux fenêtres et pas de poignée, un sceau pour uriner et déféquer. Le premier mois, je suis isolée. Ça fait partie du contrat. Si certaines méthodes m’ont semblé absurdes à l’époque, le fait est que je m’en suis sortie. D’autres non. Je ne saurais dire à qui et à quoi je dois la victoire.

De mon lit, je vois le couloir au lino bleu lorsqu’on m’apporte les repas ou qu’on vient ramasser mon sceau. Parfois, la femme de ménage laisse ma porte ouverte pour nettoyer ma chambre et alors je vois passer des patientes, silhouettes frêles dont les yeux évitent de croiser les miens. La nuit, une fille hurle plus loin dans le couloir. J’ai peur. On me dit qu’elle est attachée parce qu’elle est dangereuse pour elle-même. J’ai honte aussi, de mon sceau. Honte que d’autres voient ce qui sort de mon corps, honte quand l’infirmière dit que j’urine en quantités anormales. Selon elle, je bois beaucoup pour prendre du poids.

Un mois. C’est long et court à la fois. J’occupais mes journées à lire, essayer d’écrire dans le petit cahier sans y parvenir parce qu’on sait que n’importe quelle infirmière peut s’en emparer n’importe quand. Ranger le linge que ma mère lave chaque semaine et rapporte à la clinique dans des sacs qu’on me transmet après en avoir vérifié le contenu. Le psychiatre passe une fois par semaine avec une infirmière qui est chargée de lui faire un rapport sur mon comportement. Il hoche la tête en notant des mots dans un carnet, me demande parfois de confirmer ce que dit l’infirmière. Ces entretiens me paralysent. J’ai l’impression d’assister à mon procès, muette.

Dans le dossier qu’on remet aux patientes avant leur entrée à la clinique, il y a une feuille qui s’appelle le « porte-avion ». Sur cette feuille est dessiné un schéma : le porte-avion c’est l’équipe soignante, le pilote c’est le psychiatre et le passager c’est la patiente qui doit s’en remettre aux soignants. Sauf que la confiance ne se commande pas. Et je me suis toujours méfiée des infirmières, essayant de déterminer les rapporteuses et les confidentes. Celles qui vous lancent au beau milieu du repas que vous, anorexiques, « vous n’êtes que des bébés qui refusent de grandir » ; celles qui vous fixent en silence pendant que vous tentez de déglutir ; celles qui entrent sans frapper quand vous êtes sur le trône. Je trouve un certain réconfort auprès des infirmières de nuit. Avec l’une, je fais des mots croisés, et avec l’autre, on regarde des livres sur les animaux. Un soir, en contrat 3 elle nous montre des photos d’elle plus jeune. Elle a les cheveux longs et roses, sur une autre ils sont bleus.

Et puis un jour on me dit que je passe en contrat 2. Ma chambre est ouverte 3 heures le matin et 3 l’après-midi. Je peux recevoir du courrier, préalablement lu par les infirmières. Je pleure sur ces premières lettres en essayant de refouler la question : qu’a pu en penser l’infirmière qui l’a ouverte avant moi ? Est-il écrit quelque part dans son contrat qu’elle ne doit pas éprouver quoi que ce soit en lisant le courrier des autres ?
J’arrive en retard à mon premier rendez-vous avec le psychiatre parce qu’on ne m’a pas dit que je devais aller dans son bureau à partir du deuxième contrat. J’étais sortie pour la première fois dans le parc, seule au milieu des arbres et des allées pleines de recoins. Retrouver la sensation de marcher, même 30 mètres, même entre quatre murs hauts comme deux hommes. Redevenir un peu maître de son temps et de ses pas. Voir des canards sur le bord d’une mare, des insectes.
En contrat 2, les repas cessent d’être assistés et je passe en portions complètes. Je découvre que je peux apprécier la nourriture à nouveau, sans personne pour trouver ça bizarre en face de moi. Le problème ici, c’est qu’on attend de vous que vous vous comportiez comme une anorexique alors même que vous essayez d’être autre chose. Je découvre l’ergothérapie, les séances de psychothérapie en petits groupes où l’on parle autour de photographies qui nous touchent. Ce sont les seuls moments où il est officiellement permis de parler directement de nos maladies. Le reste du temps, nous baissons la voix au passage des infirmières si nous l’évoquons. Je me sens déjà beaucoup mieux. C’est comme si ma présence ici en tant que patiente me donnait le droit d’être heureuse à nouveau.

Le moment le plus difficile de la semaine est la pesée. Dès 7h du matin, une file de pyjamas envahit le couloir jusqu’à l’aile des Oubliées. Ah oui, il faut que j’explique : les Oubliées sont les chambres tout au fond du couloir, et on oublie régulièrement de leur apporter les plateaux-repas. Les scotchées sont les filles qui sont revenues s’isoler volontairement après une rechute et dont on met un scotch sur le verrou pour penser à fermer la porte. Entre les deux, il y a les cloitrées du contrat 1 et les contrats 2. Je reviens à la pesée. On pénètre les unes après les autres dans une pièce étroite où une infirmière attend qu’on se déshabille, demande de monter deux fois sur la balance et note le nombre en face du nom dans un carnet. Le cadran de la balance est masqué par un bout de papier. Le traitement est là : l’infirmière communique le nombre au psychiatre et quand le nombre est assez important, on décide le passage au contrat supérieur. Si le nombre n’augmente pas assez vite ou inversement : c’est anormal. Dans tous les cas vous êtes anormale pour la raison toute bête que vous êtes ici, c’est-à-dire soit boulimique soit anorexique ou les deux en même temps. Ce rituel contient en lui seul tout le malaise et la colère que le souvenir de la clinique a laissé en moi : pesée à la chaîne, seins maigres exposés au regard vide des infirmières.

Au troisième contrat, je prends mes repas dans la salle commune avec les autres filles. Un midi, j’ai des douleurs insupportables dans le ventre. L’infirmière croit que je fais semblant pour ne pas manger. Finalement, elle accepte de m’envoyer à l’infirmerie à l’étage où l’on me donne une pilule bleue pour les contractions et cette remarque en prime : « C’est peut-être les règles, ça ne serait pas trop tôt. » Je n’ai pas eu mes règles ce jour-là, ni ceux qui ont suivi, mais les douleurs ne m’ont jamais quittée depuis.

Je change de chambre, maintenant j’ai une salle de bain personnelle. Première confrontation avec le miroir. Je ne reconnais pas mon corps, il me fait peur tout à coup, comme s’il avait changé trop vite. Il faut réapprendre à l’habiller, l’enduire de crème, le regarder. J’essaie de faire confiance pour ne pas retomber dans la culpabilisation. Ça fait des mois que je n’ai pas fait de sport !
On noue des amitiés vouées à l’éphémère. À force de s’entendre répéter que le malade mental est un loup pour le malade mental, on se méfie les unes des autres. Parfois des disputes éclatent entre patientes. Les infirmières séparent les filles et leur conseillent de rester dans les chambres. Les incidents sont relayés par les patientes entre elles. Un jour que je m’étonne de l’absence de l’une d’elle, anorexique, alors on m’explique qu’elle est scotchée pour une semaine parce que les infirmières la soupçonnent d’avoir volé de la nourriture. La fille est diabétique et son taux de cholestérol grimpe parfois brutalement. Comment dénouer le vrai du faux ?

Suspecte. Nous sommes toutes suspectes de ne pas vouloir guérir, suspectes de ne pas être de « vraies » anorexiques, suspectes en parlant, en se taisant, en groupe, en restant seule, en mangeant, en ne mangeant pas. Une fille boulimique fait des crises d’épilepsie fréquentes. Un jour, elle tombe d’un coup face contre terre, se casse une dent, il y a du sang sur le sol et ses vêtements. On court à l’étage donner l’alarme pendant que d’autres filles essaient de lui tenir les jambes. Tout ce que diront les infirmières, c’est de ne pas nous mettre dans des états pareils parce que la fille simule. Vu le talent avec lequel elle simulait, je me dis qu’elle aurait dû faire du cinéma.

Je ne serais pas juste envers le personnel de la clinique et envers vous si je taisais les bons moments. Parce qu’il y en a eu beaucoup. Des fous rires, des discussions tard le soir, des films sur un canapé XVIIIe siècle, des regards complices, des heures dans l’atelier d’ergothérapie à fredonner les tubes de l’été 2008, des parties de cartes dans la cour. Le premier coup de téléphone. Je compose le numéro de la maison, c’est ma mère qui décroche. Nos voix se brisent en même temps. Les premières sorties, la rue, les cafés, l’agitation des milliers d’âmes de la ville. La vie, quoi.
J’ai rencontré des femmes extraordinaires qui ont eu la générosité d’oublier mes 13 ans pour me parler comme à une femme. Une professeure d’histoire, des artistes, des mères de familles, des étudiantes, des amoureuses. Je me rends compte aujourd’hui combien ces moments de partage nous ont fait tenir contre la déshumanisation contenue dans le discours des soignants. Nous formions une petite communauté, avec ses affinités, ses petits groupes, ses horaires, ses histoires. Interdire l’amitié relève de l’absurdité la plus totale.

Et puis un jour on parle de date de sortie. Ce jour-là je me sens prête. J’ai peur mais je sais que je n’ai plus rien à faire ici. Un matin je dis au revoir aux filles dans le couloir sous la verrière. Il y a quelques larmes puis je m’en vais. Définitivement, je me le promets. Finalement peut-être qu’on est plus de deux à l’intérieur. Peut-être qu’il est vain de chercher une quelconque cohésion ou une définition de soi. Il y a une chose dont je suis sûre : j’ai envie de vivre, intensément. Si des filles que j’ai fréquentées à la clinique se reconnaissent ici, je voudrais leur dire merci, et bon vent. Vous vous battez tellement, simplement pour être. À ma famille, merci d’avoir compris que j’ai changé.

Je compose avec les différentes voix à l’intérieur. Il s’agit de faire se rejoindre ce que je vois dans le miroir et ce qu’il se passe dans ma tête. Bien sûr, les TCA dépassent de loin la question du corps. Ils trouvent leurs racines dans la famille, l’histoire enfantine et ce que les psychiatres appellent « les nourritures affectives ». Ils sont complexes, alors n’essayez pas de les cerner au feutre noir. À - tous ceux qui croient savoir ce que devrait être un corps : nos corps poussent dans tous les sens, échappent à vos rationalisations. Nos corps aiment, mangent, baisent, se meurtrissent et cicatrisent et recommencent. Ils contiennent à eux seuls bien des personnages.