D'en bas

Immersion dans un foyer de SDF.


Simon

Simon est mort. Samedi après-midi, à quelques mètres du foyer. Etouffé dans son vomi. Un vomicide en quelque sorte. Petit à petit, successivement, nécessairement, des bribes de souvenir me reviennent. Nécessairement ? Oui, comme une condition du contrat tacite que nous avions passé voilà 4 ans le jour de notre première rencontre. Combien de tes collègues avais-je déjà enterrés ? Et de bien plus fringants que toi, de plus jeunes, que la rue avait saisis bien après ta première nuit dehors. Alors, furtivement, presque en me le cachant je m’étais dit : dans combien de temps ? Et voilà. Ni trop tôt, ni trop tard, tu es mort.

Les parties de belotes, me reviennent infinies. Ton sourire édenté, aussi. Ton obstination à te revêtir en plein été de monceaux de liquettes, de tee-shirts, pulls et de vestes alors même que tu t’écoulais, te liquéfiais, par le menton, les tempes, les doigts et que tu barbouillais le jeu de cartes d’une sueur grasse et collante. Ton humour aussi. Opaque comme un texte surréaliste avec ses ouvertures radicales, ses surprises sans nom qui me flinguaient de rire et sa poétique étrange. Et tes grandes difficultés à comprendre ce qui t’entourait. Enfin ton désir ardent et envahissant de te sentir utile. Toujours tu me sollicitais pour ouvrir le local, « mettre la barre », porter les jeux, faire le café, passer le balai. Tu me sollicitais et m’exaspérais, et je me demandais ce qu’il me resterait à faire si je te refilais les clefs du camion. L’air de rien moi aussi j’avais peur d’être inutile. Peur d’être inutile parmi vous. Fin de l’oraison.

Moi parmi vous, vous avec moi. Moi avec mon train, mes horaires, ma maison extraordinairement ordinaire et mes vacances au mois d’août. Avec mes repas de famille. Vous avec la rue, la violence, l’alcool, les brûlures de la solitude, la barbarie et les couteaux. Le quart-monde au cœur de la cité. Qui dort évidemment.
Moi et vous, vous et moi, nous, ensemble, partageant pendant 5 ans un local ouvert par un foyer de Lyon que j’étais chargé d’animer. Moi ne sachant pas très bien quoi faire, quoi être face à des personnes privées de tout. Ou plus exactement, gavées de déchéance, de détresse, de gale. Alors au premier contact, fraîchement sorti d’un DESS de psychologie, je me suis mis à jouer les psychologues. Une façon de me raccrocher aux branches. Questions profondes sur les origines du mal, regard pénétrant, distance bienveillante et hypothèses infécondes. Infécondes. Non pas que la psychologie m’était devenue étrangère, j’aime la psychologie. Mais c’est vous qui n’y étiez pas. Dans ce type de soins qui demande aux patients d’être acteurs, coauteurs de leur situation et au minimum porteurs d’une demande d’aide.

J’ai tout laissé tomber. Rangé Freud et les autres au placard, pour finalement me dire que la meilleure façon de vous aider était d’être moi-même. Vivant au milieu des morts. Souvent cette pensée m’a effleuré. Imagine, 8 heures de rang dans un espace clos où les ronflements avinés sont maîtres du temps. Où une mauvaise sieste, pleine d’abîme, obtenue cul sec, forme le repère existentiel de la journée. Solitude de l’accablement. Il plane de grands rapaces sur les têtes endormies. Déjà les corbeaux vous bouffent les yeux. Liquidé abrupt. Même endormis, vous erriez. Un peu moins peut-être. Mal assis, vautrés dans le sommeil, la tête sur les accoudoirs qui mettent le cou au carré, je vous veillais. Le temps traînait des pieds. Je vous observais et je me disais que Morphée vous offrait un peu de répit.

Enfin la belote souvent nous a sauvés. Des chicaneries d’ivrogne, des départs de feu, des regards vides, des mots à l’envers. Des dialogues sous vin blanc, de l’inertie, du silence, des odeurs, de la répétition figée des heures. Des tic-tac du temps qui scandaient sa platitude. D’une forme d’écrasement et de l’ennui. Ce majuscule ennui qui s’accrochait à vos vêtements, qui pénétrait dans la pièce en même temps que vous, comme un peu de cette fraîcheur qui reste dans les poils des chiens l’hiver. Qui vous inondait et me noyait et s’affalait dans un fauteuil. Ce majuscule ennui qui écrasait tout sur votre passage : ma bonne humeur, mon plaisir de siffler trois notes. Qui ne laissait rien de vivant dans la pièce après votre endormissement. Auquel vous tordiez le cou à grande rasade, jusqu’à votre propre noyade. En le tuant ainsi, c’est vous que vous assassiniez. Mais comment rester en vie tout en étant mort ? Paradoxe glacial, que je vous ai vu tenter de résoudre sans jamais trouver de solution.

Vous et moi. C’est difficile de dire nous. Remarque, je te tutoie. Je ne l’avais jamais fait ; pour préserver cette distance sacrée qui m’a fait rester debout au milieu de vous. Alors ne m’en demande pas trop. Trop de choses nous séparent, me différencient de votre animalité. Ça aussi je me le suis dit : « C’est une bête. » Toi, justement. Incapable de parler, grognant, vagissant, éclaté sur un banc, en déséquilibre au bord du gouffre, même écroulé sur le bitume. Terriblement confondant. Dans cette boucherie à 12°, je voulais tout à la fois te porter, t’écraser, te haïr, te soutenir, te protéger. Aussi violemment que ta cuite était féconde en dégueulasserie. Ta soulographie, il m’était impossible de la porter seul. Masse morte déployée. La chair lourde d’un surplus de poids. Le grand laissé tomber de l’ivrognerie. La grande liquéfaction. Je passais mes bras sous tes aisselles et tu me glissais dans les mains. Morceaux de viande sans os, tas difforme d’humanité arasée. J’appelais au secours, à ta place, le plus costaud de mes collègues. Et te saisissant par les jambes et par les mains, j’hésitais entre la brutalité et la délicatesse. Je voulais te faire payer ta détresse dégoulinante, immonde. T’écraser encore plus. Là où la merde s’y colle, la haine fermente. Je prenais des pincettes quand même. Mais bon Dieu, Simon ! Mon dos ! Mes vêtements ! T’y as pensé ! J’allais au charbon avec l’âme blanche du chevalier et tout en te ramassant je la tachais de dégout.

Combien sont-ils à parler de misère, de pauvreté comme de concepts, comme d’un éloignement, d’une idée, d’une supposition, au mieux d’une hypothèse ? S’ils étaient devant moi je leur hurlerais que la misère c’est un corps qui pèse 1000 fois son poids, d’âme tuméfiée, de souvenirs engourdissants, de chairs éclatées. Un corps puant et révoltant, difforme sans visage. Ce poids j’ai pu le soupeser. J’en garderai longtemps la trace et l’odeur.

Et toi, tu viens de mourir. Cruauté. Qui t’a découvert noyé dans tes vomis ? Je pense à vous 2. A toi, mort sans âge, et à celui qui, te trouvant, a touché du cœur l’horreur. Et j’imagine ces pages. Pour quoi faire ? Pour penser que je n’aurai pas été inutile. Que je ne t’aurai pas été inutile, Simon…

Jean et les 4 fantaisistes

En tirant le fil de mes souvenirs je retrouve le visage de Jean. Ma première douche, mon premier suivi. Il faisait partie d’un groupe que nous appelions les 4 fantaisistes.

Le premier c’était Germain. Dans le groupe il faisait office d’intello. Il était le garant du bon niveau des vannes que les uns et les autres échangeaient. Il se moquait ouvertement de ses compagnons de déchéance, soulignant d’un trait rageur leurs profils simiesques, leurs cerveaux engourdis. Je sentais qu’il voulait être de mon côté, du côté de « l’instruction » et me prenait à témoin des limites des autres. Je riais souvent jaune, mal à l’aise devant sa méchanceté camouflée d’humour. Petit chef moral et coordinateur hors pair, il s’occupait en sus de la gestion des stocks et du litrage temps/bouteille. Il fixait aussi la durée de la « goulette moyenne » sachant qu’elle devait être équitable, selon la taille des bouches et des estomacs. Faussement leader, magasinier plutôt, supplanté par Jacques. Mythomane sublime, aux 1001 femmes, toutes reines de Java, aux 1001 enfants ingénieurs, avocats, médecins voire pilotes de chasse. Si l’on tentait d’objectiver un peu son discours on se rendait vite compte que cet homme de 40 ans avait déjà 172 années au compteur.

Lui c’était la violence. Quand l’un d’eux avait un pépin, le groupe faisait corps et c’est lui qui distribuait. C’est du moins ce qu’il disait pour asseoir son autorité auprès des autres, leur foutre un semblant de pétoche. Ca lui permettait de taper tranquillement dans la caisse sans révolte de la part de ses copains. La caisse étant localisée dans la poche gauche du pantalon de Germain. Le racket entre amis ça raffermit les liens.
Tous étaient sous son emprise. Il racontait avoir tué un homme à la gare Perrache, d’un coup de son poing droit. Il l’agitait comme un flingue au nez de ses potes qui, du coup, lâchaient le goulot plus facilement. Invérifiable, bien sûr. Mais ça suffisait pour inspirer le respect. Au début je le croyais sur parole. Il me faisait peur. Et puis de cuite en cuite, je l’ai vu se dégrader, se tasser. C’est drôle comme le désespoir écrase les corps. Il les voûte, les plie jusqu’à ce qu’ils soient assis puis couchés sur le trottoir. Au fur et à mesure qu’il s’écroulait ma peur s’effaçait. A la fin je n’avais plus qu’une grande tristesse en moi quand je l’écoutais croire encore au règne de sa main droite.

Le troisième était un gugusse, une sorte de bonhomme, grosse moumoute polaire posée sur deux ficelles de jambes. Placé dès 5 ans pour avoir tenté d’égorger sa mère. Un jour qu’il était rentré de la pêche avec « le père » il se lava les mains dans la cuisine. Sa mère lui reprocha de jouer avec l’eau du bac et lui fit une chiquenaude. Furieux, il saisit le premier couteau venu pour le planter dans le cou maternel. La main du père arrêta l’arme et quelques jours plus tard, cette même main signa l’acte de placement de son fils. Il prenait la vie avec philosophie. Heureux d’être dehors, joyeux malgré tout. Immense buveur, il était très lié à Germain. Ensemble ils avaient partagé des bouteilles et des hivers rigoureux sous le pont Gallieni. Aux petits matins de janvier, il leur arriva de faire décongeler leur vin blanc au feu d’un brasero improvisé. Ensemble ils faisaient la manche, se la partageaient, « faut être juste et équitable », dixit Germain, pour la reverser intégralement dans une casquette commune et acheter leur conso du jour ! Une forme d’impôt sur l’infortune, peut-être ? Ou de prélèvement-redistribution totalement équitable, une utopie ? Leur argent péniblement obtenu n’avait pas le temps de s’attarder au fond de la casquette. Fallait que ça écluse. L’argent qui dort, c’est de la pillave qu’a pas trouvé son gosier.
Il jouait encore du couteau à différents moments de ses humeurs. Un couteau bien loin des canons stalloniens ou du grand cran d’arrêt rital. Un couteau un peu con dans ses mains sales d’arpette, un bête couteau à viande, tordu et retordu de traîner dans la poche arrière de son jean.
Jamais il ne m’a menacé. D’autres l’ont fait, parfois avec une délectation certaine et avec de vrais couteaux, beaucoup moins ridicules pour le coup. J’ai bien souvent géré ces situations, un peu comme je l’ai pu. Jouant la carte de l’apaisement.
Quand la situation devenait extrême, au vu de leurs difficultés physiques, j’avais une technique particulière qui consistait à trouver le moyen de passer dans leur dos pour les saisir par le col et tirer un coup sec pour les faire tomber par terre. Ma meilleure alliée étant la polyarthrite dont la plupart étaient perclus. Les effets ravageurs de l’alcool étaient ici les bienvenus. Ils tombaient comme des Playmobils, tout en raideur et d’un seul tenant. Sans articulations.
Enfin, des fois, ma technique était mise à mal par d’anciens réflexes sortis de je ne sais où, et je me retrouvais à les plaquer contre une voiture ou un mur. Face to face. Coast to coast. Là ça craignait. Et il me fallait littéralement désarmer mon adversaire. Enfin, ça n’a pas été mon quotidien, mais bon ça a existé et il a fallu que je m’en sorte avec les moyens de mon bord et l’immense frousse qui m’habitait dans ces moments-là. Quand c’était l’embardée il fallait intervenir au risque de la suture.

Un jour, énervé devant la poste, le voilà qui sort son arme. A qui en voulait-il ? Impossible de le savoir. Il parlait à ses hallucinations. Mais comme il s’agite au milieu des passants, j’interviens. Me voyant, il me prend à témoin et menace de plus belle son provocateur que lui seul peut voir. Dans un vaste mouvement de colère il lance son bras armé mais lâche maladroitement sa lame. Cueilli à froid, penaud et hagard à la fois, il se ressaisit et regardant son agresseur transparent lui fait « pouce », comme dans un jeu d’enfant ! Avec mille fragilités il se baisse pour ramasser son arme. Là il tombe à la renverse et s’endort ! C’était granguignolesque ! Ce jour-là ses fantômes avaient gagné. J’ai souvent eu peur de l’entaille, de la cisaille, de l’estafilade. Le couteau, le cutter, le schlass, la lame, le cran, le tesson, ma peur se déclinait en argot ou en français. Le couteau et la haine. Complémentaires. Kit mortel. Diptyque diabolique. Au foyer des hommes sont morts, plantés, égorgés. Au foyer, le meurtre aussi.

Un de mes pires souvenirs reste ce soir où d’astreinte, j’ai vu s’amener, effrayé et la gorge ouverte et le buste couvert de sang, un grand diable d’homme que j’avais en suivi. Un des passagers que l’équipe, dès l’accueil, avait rangé dans la catégorie « super dangereux » venait de lui offrir de noirs souvenirs pour le restant des ses jours ; 2 coups de tesson dans la carotide avaient suffi à abattre la colère immense de cet homme-roc qui faisait trembler le ciel quand il parlait. En catastrophe nous l’avons couché, accumulé des serviettes sur ses plaies, et quand ses yeux se sont révulsés, j’ai cru qu’il mourrait dans mes mains. Le SAMU est vite intervenu et il a pu être sauvé. Son sang s’était répandu partout dans le hall. La banque d’accueil était gaugée, les murs tapissés. Sur le sol, un sang épais et sombre comme un sirop de mûre faisait une flaque profonde. Le responsable de la communication, éberlué, fila chercher son appareil photo et fit une série de clichés dont je me demande bien à quoi ils lui servirent !

Jean était le quatrième membre de cette bande boiteuse. L’imparfait, je l’emploie à double titre. D’abord parce que je suis parti, ensuite parce qu’il est mort.
Mon premier contact avec lui, c’était à l’église sainte Madeleine. Je l’ai retrouvé assis sur un banc. Monolithique. Néolithique. Était-il en train de prier ? Ce n’est qu’aujourd’hui que je me pose cette question ; 5 années plus tard... Sur le coup je me suis demandé comment entrer en contact avec lui sans me laisser submerger par l’état d’incurie dans lequel il se trouvait. J’en étais à regretter le temps de l’encens. Un bourbier plutôt qu’une chevelure. Des nippes sales en morceaux plutôt qu’une veste en jean. Une croûte limoneuse plutôt que de la peau. Immense masse grise assise qui absorbait la lumière alentour. Trous noirs d’humain aux épaules écrasées. Il absorbait toute la lumière de l’église.
L’état de son œil droit m’a alerté d’emblée. Presque blanc, presque percé, coulant et recoulant sur sa grande joue sale, les larmes avaient dégagé le lit d’une rivière blanche de chair. Victime d’une infection, il s’était gratté au sang au risque de le perdre.

Entre nous tout est allé très vite. Sans que je sache pourquoi. Il m’a suivi, écouté. Fait confiance. Je l’ai accompagné à la douche mais d’abord à la tondeuse, qui vit maintenant au paradis des tondeuses. Sa chevelure était mouvante, vivante… Un troupeau, une colonie, une foule en action lui conférait ce léger mouvement, ce fourmillement imperceptible. Le crâne de Jean, fabuleux garde-manger, abritait des poux comme une plage des touristes à Palavas. Manifestation monstre de bestioles, 3 ou 4, selon la police, des milliers selon moi. J’en ai presque vomi. Lui, indifférent, les nourrissait complaisamment.

De haute lutte, aidé de l’infirmière, nous nous sommes attaqués à cet entrelacs de barbelaides, de cheveux de frise rendus raides par la saleté et le sang séché. Nous n’avons pas fait dans le détail. Nous avons attaqué à la hache la sèche forêt crasseuse qui proliférait sur le dessus de sa tête. A la hache, c’est tout comme, car nous avons fait œuvre de bûcheronnage. Nous ne sommes pas allés jusqu’à la boule à zéro. Son crâne était trop abîmé, trop… purulent. Retourné comme un champ, par des milliers de taupinières, piqûres d’infects insectes avides.
Puis direction la douche. Son corps, comme son crâne, était piqué de toute part. Plus un millimètre de peau disponible. Pression immobilière chez les poux de corps, le loyer devait être exorbitant. Après un badigeonnage à la Bétadine il s’est habillé. Sans le savoir, l’aventure avait démarré.

Hôpital pour son œil, en urgence ; lit de repos pour un moment, souffler ; repas régulier, matin, midi, soir, métamorphose. En 3 mois, méconnaissable. Il retrouvait l’appétit et l’usage de la parole dans le même élan ! Au bout de 5 mois il a demandé de rejoindre le service insertion du foyer pour reprendre le travail !
Fier de sa renaissance, à chaque repas il toisait les autres membres de la bande restés sur la chaussée en les traitant de fainéants ! Devenu poujadiste il ne supportait pas d’avoir l’impression de nourrir ce ramassis d’incapables et de travailler pour des débraillés ! La rue a parfois la mémoire courte.
Quand je le croisais, il lançait à la cantonade « C’est lui qui m’a sorti de la rue » un peu comme s’il avait dit : « C’est lui qui m’a sauvé la vie ». Ça me gênait. C’est vrai que d’une certaine manière je l’avais aidé. L’accompagnant à l’hôpital, à la douche, au repas, dans tous les actes simples de la vie. Mais sait-on jamais ce que l’on fait vraiment, ce que l’on provoque et suscite en l’autre dans la relation d’aide, sans jamais le maîtriser ? Je préfère garder le mystère et beaucoup d’humilité. Même si je suis heureux du travail accompli.
Je l’ai aidé, ok, mais sans lui ? Coup nul, retour au prie-Dieu du départ. Je préfère penser ça que de me dresser fièrement sur mes ergots. Ça m’évite de penser aux 200 autres pour qui nous sommes là et avec lesquels il ne se passe rien. Quand même, quelle bizarrerie que cette chose-là ? Finalement si quelqu’un pouvait m’expliquer. Après coup, j’en ai reparlé avec lui. Il n’a pas su me dire pourquoi il avait réagi ainsi. Alors, où sommes-nous allés te chercher ? Au fond de quel gouffre, de quel désespoir ? Pourquoi as-tu saisi cette chance de ne pas finir aveugle dans la lumière d’une église ? Quand je t’ai trouvé, lançais-tu un appel ou te résignais-tu ? Pourquoi as-tu remis en branle la grande machinerie du vivant grippée en toi ? Personne ne pourra me le dire. Je reste dans cette ignorance agréable d’avoir bien fait mon métier sans savoir comment.

Enfin… pour quelqu’un sorti de la rue je l’ai croisé un peu trop souvent, allongé face contre terre entre 2 voitures, parfaitement ivre. Sûrement qu’il n’a jamais pu se débarrasser de ses angoisses et son alcoolisme l’a trop souvent rappelé dehors alors qu’il disposait d’une chambre pour s’écrouler. La bête est avide, en eux, qui les ronge. Elle réclame son dû et ne se satisfait jamais qu’après la chute. L’équipe l’a protégé longuement avant qu’il ne meure, le système digestif en vrac, pourri, archi-pourri.
Il avait eu une vie avant et une vie après. Une vie avant, sa femme et sa fille, une vie après. La rupture. Dans son corps, crac, d’un coup sec. Son grand corps, petit porteur endetté, a essuyé les plâtres. Son grand corps de bûcheron est tombé comme un grand arbre. Avec lui je garde la trace du silence. Tout était dans le non-dit. Je proposais, il acquiesçait. Il ne voulait pas trop en dire, pas trop en montrer.
6 pieds sous terre, te voilà tiré d’affaire. Tu n’es pas le seul que j’aurai accompagné jusqu’à la mort. La grande majorité des personnes que nous avons suivies au local nous a quittés les pieds devant. Souvent brutalement, après un effort de survie violent, quotidien, qui les érode. Elles sont mortes en fil tendu qui se brise net, claque, c’est fini.

Quoique j’exagère. Certaines prennent le temps. C’est le cas de Mohamed qui se laissait mourir au milieu de la cour. Il regardait le ciel et semblait attendu. L’hôpital l’a accepté dans ses murs alors même qu’il ne rentrait pas dans la case qu’il a utilisée. Une fois de plus nous avons composé. L’équipe a été incroyable. Mohamed avait pour vie de faire du feu et de dormir sur le sol. Alors il ne voyait pas pourquoi à 60 ans on lui demandait de changer, sous prétexte qu’il était mourant. Il ne voyait pas pourquoi il devait dormir dans un grand lit chromé et ne pas fumer à côté de la prise d’oxygène. « Elles sont gentilles les dames, Monsieur Philippe, mais pourquoi elles m’ont pris mes allumettes ? » Je n’ai jamais su lui expliquer qu’elles voulaient prendre soin de lui. C’est quand même l’un des rares que j’ai pu accompagner dans la mort, dans la mesure où réussir sa mort est aussi important que réussir sa vie. S’il n’en avait été que de moi, je lui aurais installé un lit sur la terrasse de l’hôpital, auprès d’un feu, qu’il meure comme il avait vécu, le nez dans le ciel, attendu.

Beaucoup d’autres sont morts dans la rue ou dans un des boxes du foyer. Tous sont morts de la rue. Prématurément. A l’âge où on commence à avoir les moyens de partir en voyage, à l’âge d’un certain confort. Si le présent à leur côté n’est pas rose, l’avenir semble s’assombrir. Dans notre société hyperspécialisée, malade de normalisation, de procédure, de système et d’autonomie, je me demande s’il nous restera des choix d’accompagnement. L’hôpital, pourra-t-il encore les accueillir avec la liberté d’action dont nous jouissons actuellement ? À l’heure des cliniques privées et des soins concurrentiels, qui en voudra ? Les dispensaires de la Croix-Rouge ? Avec leurs trois aiguilles, leurs fils de pêche et leurs tournevis ? Nous demanderons aux femmes de nos hommes politiques de leur tricoter des bas de laine afin d’avoir moins froid. Ça ne guérit pas du cancer mais ça fait joli si l’on choisit bien les couleurs. Finalement, je crois qu’une partie de la solution consistera à dire que les pauvres ne sont jamais malades, pour ne pas avoir à les soigner. On dira d’ailleurs de celui-là toujours en forme qu’il a une vraie santé de pauvre ! Ou de celui-ci jamais malade qu’il a mis du quart-monde dans son moteur !
Enfin je m’égare, je confonds la mort et le soin. C’est un autre problème mais qui n’est pas sans lien avec le mien sans cesse resurgi : que faire ?

La croix

Il m’a impressionné. Et insulté. Dans le même temps. Un petit matin clair, mal réveillés lui et moi, il s’était fiché à 10 centimètres de mon visage. Grand grizzli gris sale de nos cités sauvages, décoré d’une énorme croix en bois qui le plastronnait, il me hurlait au visage qu’il ne m’aimait pas. Cette nouvelle annoncée avec tant de délicatesse à cette heure matinale me faisait aussi sec regretter mon lit et sa couette bienveillante. Il ne m’aimait pas avec un fort accent marseillais et beaucoup trop de conviction pour que je le prenne à la légère. Même en étranger c’est désagréable de se l’entendre dire.
Il était trapu, le visage rond. Néo-punk, né au port de La Ciotat, fils d’une mère qui le faisait régulièrement désenvoûter par le curé du coin. Sa mort, puisque lui aussi est mort, les a réunis. Après coup.

La mort qui sépare la plupart du temps a, pour les gens de la rue, la vertu contraire de rassembler, de remettre en lien. C’est paradoxal, mais c’est lorsqu’on les porte en terre que les choses reprennent forme du point de vue de la famille. Combien en ai-je accueilli, post mortem, pour leur raconter qui était leur père, leur frère, leur oncle ? C’est en tout cas la preuve que rien ne s’oublie et que tout se traîne, s’enkyste. Les histoires de famille ne sont jamais totalement réglées. Après le temps des ruptures, vient souvent le temps des regrets et des questions. Et il faut faire avec.

Elle m’expliquait que le deuxième jour de sa naissance un démon s’était penché sur son berceau. Elle avait su qu’il lui faudrait vivre avec le diable et allaiter un suppôt de Satan. Aussi passait-elle ses vacances en Corse auprès d’un exorciste pour tenter de sauver son fils du Malin. Et c’est vrai qu’il était diabolique, Michel. Grand gosse caractériel, il n’en faisait qu’à sa tête, perpétuellement agité, passant d’une bouteille à une engueulade, poursuivant de sa manche agressive la première personne aperçue. Il bouillonnait, il crépitait. Sa grosse voix pour vous saisir. Intenable, fatigant, il mettait le local sens dessus dessous, jamais avec méchanceté ou vice, mais par son sans-gêne, ses manières frustes et sa façon d’ignorer la colère des passagers quand il poussait la musique à fond ou se servait des cigarettes dans les poches des autres. Sans demander bien sûr. Il ne supportait pas la contrariété, ni la moindre frustration. Un NON un peu trop appuyé de ma part le faisait littéralement éclater.

Plus jeune il s’était beaucoup occupé de son frère. C’est lui qui l’habillait. Avec beaucoup d’émotion, le frère m’a parlé de La croix. Ils se rendaient sur la Canebière. La croix lui demandait de choisir le magasin qu’il voulait. A l’intérieur il lui faisait passer plusieurs couches de vêtements et puis ils partaient sans payer. Lorsque le caissier tentait de les rattraper, La croix lui beuglait dessus « T’es radin ou quoi ? » Cette injonction freinait souvent les ardeurs du boutiquier zélé. S’il insistait, le boutiquier perdait une bonne part de ses dents et de sa dignité de père de famille. Le jeune frère avait encore beaucoup d’amour à l’évocation de ce grand frère apache qui savait décrocher la lune et le protéger des shérifs. Il est reparti de notre rencontre avec la guitare de La croix, ultime trophée, ultime souvenir.

J’écoutais sa mère, médusé, et je me recomposais un Moyen-Age à travers ses paroles. Si tu étais diabolique, c’est qu’elle était sorcière. J’écoutais son délire, ses histoire de maléfice, de Lourdes, d’eau bénite pour soigner tes angoisses, de pattes de poulets pour faire fuir le mauvais esprit. Je me croyais en plein Bayou, aux frontières du vaudou et j’allais invoquer Lucifer pour la faire disparaître de ma vue. Elle ne t’avait laissé que deux jours de vie dans ta chienne d’existence.
Mon pauvre Michel…Voilà que je m’apitoie. Mais quelle chance avais-tu en voyant le jour chez une sorcière qui a fait de toi le fils de Belzébuth ? Comment vivre pleinement cette parenthèse surprenante qu’est la vie ? Je comprenais cette croix. Ce fardeau. Aussi rarement que tu étais sobre tu te présentais sans croix. Tu disais qu’elle te protégeait des démons. Moi je pense qu’il eût mieux valu qu’on te protège de ta mère…

Il se débrouillait toujours pour en trouver une. Quitte à se rendre dans l’église la plus proche et à se servir directement chez le producteur. Le monde lui appartenait. Il se servait. C’était simple. Un fois je le vis revenir avec un immense rosaire. Il se l’était mis autour de la taille en guise de ceinture. Il ressemblait ainsi divinement attifé à une vahiné du seigneur. Une espèce de 2Be3 de confessionnal. Le curé qui le poursuivait mollement vint me voir, pour se plaindre du vol, dans un sourire qui se voulait chrétien. Un de ces sourires nimbés, doucereux et plein d’écœurement, que l’on fait quand on a peur et qu’on voudrait faire semblant d’être détendu. Un de ces sourires que l’on fait à ses agresseurs quand on se sent obligé de tendre la joue droite.
Il réclamait mon intervention (divine ?) pour récupérer le bien de l’église. Ah les pauvres ! On prend souvent le temps d’en parler et de prier pour eux, mais on leur adresse rarement la parole. Plein de mauvaise foi, sans pitié aucune pour le concierge divin qui aurait à balayer devant sa conscience, je lui dis que je n’avais rien remarqué et que s’il voulait s’adresser à Michel il n’avait qu’à lui parler directement. J’ajoutai que si Dieu était omniscient et omnipotent il devait aussi être ventripotent pour craindre ainsi qu’on s’attaque à ses biens terrestres. Les curés sont trop bien nourris. En s’approchant de La croix il dut se dire que ce rosaire n’était pas si mal porté finalement, puisqu’il fit demi-tour quand il croisa son regard.

Dominique, les autres

Méridional, caricatural jusque dans la rue, Dominique était aimé. Malgré sa brutalité, son agressivité, ses mains inopportunes qui lui promettaient l’insuccès à la manche, il faisait naître la sympathie et même plus, une forme de tendresse brute de décoffrage qui me faisait penser qu’il aurait pu être un copain, un pote d’apéro et de nouba. Mais voilà, il buvait sa part et celle des autres. Toujours avec application et compétence. En professionnel. En apnée aussi, vu la longueur des rasades qu’il s’enfilait.

Au début, je le redoutais. Ces débordements ! Je tremblais comme une armoire à vaisselle à son contact. Mon imagination lui rajoutait des muscles, ma peur allongeait ses dents, mon angoisse lui faisait des paluches d’assassin. Il voulait faire peur. Susciter la fuite chez l’autre, donner des envies de prendre ses jambes à son cou en sa présence. Hirsute, malodorant, il traînait un mystère épais et je le regardais sûrement comme un monstre marin. Il me faisait l’effet d’être ces baleines dragons que l’on voit sur les anciennes mappemondes, du temps où dans les têtes, la terre était encore plate et finie. Entre ce mystère et son comportement rustique il y avait suffisamment de place pour que mon imagination s’agite.

Le foyer changeait alors de politique d’accueil. Le bureau prenait conscience de ce que les éducateurs savaient depuis belle lurette, sans avoir à faire d’audit ; ces machins extrêmement chers qui ne servent à rien sauf à donner l’impression aux décideurs qu’ils ont appris quelque chose. Pour apprendre, il leur aurait juste fallu nous le demander… Mais c’est vrai qu’entre la basse-cour et les bureaux-moquettes il y a au moins 3 étages…
Le bureau, donc, comprenait que certains SDF avaient élu domicile au foyer. Et donc plutôt que de chercher à les déplacer, ils tentaient de les accompagner là où ils étaient. C’est en ce sens que le local avait été créé et que les passagers étaient autorisés à s’y rendre en journée.
Ce local était un lieu de chute, un point d’ancrage et d’abandon. Un abri, un asile. Une salle des pas perdus où la folie pouvait se vivre sans être honteuse. La seule règle concernait la violence. Nous ne pouvions pas l’accepter, à la fois pour nous protéger, à la fois pour protéger l’aspect rassurant et contenant de ces quatre murs. Le délire était, lui, le bienvenu et j’ai souvent eu du mal à suivre les conversations. Le local, comme me le confiait Pascal, « c’est pire que du bonheur ».
De plus ils pouvaient maintenant manger au repas de midi. Ils mangeaient dans une petite salle, à l’écart du réfectoire et de son self service. A part, bon, mais c’était déjà ça et dans ma tête il ne s’agissait que d’une étape. J’accompagnais, avec un collègue, une dizaine de personnes. Nous allions les chercher dans la rue, sur les trottoirs et leur proposions de venir se restaurer. Nous avions pour parti pris d’accompagner les personnes dans l’état dans lequel elles se trouvaient.

Combien de vrais repas ai-je faits à cette époque ? Combien de frites froides avalées en catastrophe ? De yaourts à peine entamés ? 2 hommes se battaient, il fallait les séparer sans avoir le temps de lâcher ma petite cuillère. Un autre s’écroulait de sa chaise, il fallait le ramasser, de l’omelette dans la bouche. Un troisième vomissait, un quatrième renversait son plateau, un autre urinait dans la salle en mangeant sa pomme, et ainsi de suite sans interruption jusqu’à ce que mon repas soit froid. De midi à 13 h 30.

La croix était souvent à l’origine des conflits pendant les repas. Sans retenue il s’appropriait les assiettes des autres. Il saisissait, avec les mains, les frites du plateau d’en face, ou arrachait le steak de la bouche de son voisin en beuglant « J’ai faim et quand j’ai faim je bouffe. » Pour lui ce n’était pas plus compliqué que cela. Seulement, la révolte grondait dans les estomacs frustrés et le bal pouvait commencer. Les plateaux devenaient des battoirs, les assiettes une sorte d’étoile japonaise, il n’y a que les couteaux qui restaient des couteaux. Revenu à plus de calme et gavé de la part des autres, il vomissait invariablement le contenu de ce qu’il avait mangé en retournant son ventre comme un sac, pour voir si on n’en a pas laissé au fond. Il nous gratifiait alors de steak au vin rouge ou de poisson pané au rhum planteur.
Outre sa façon très personnelle de se servir et de tout recracher, il lui arrivait aussi de tomber dans une sorte d’hébétude au moment de jouir de ses prises. Il restait figé sur sa chaise, les yeux dans le vague, la fourchette, quand il s’en servait, au garde-à-vous à hauteur de bouche. Pendant deux minutes de répit, nous ne l’entendions plus. Calme avant la tempête, il se dressait alors d’un seul coup en insultant et en frappant le premier venu qui avait souvent la tête de Pascal. Le pauvre le nez dans ses coquillettes flambées, ne sentait rien venir…mais il s’obstinait à manger à côté de lui. Le grand carnaval reprenait…Pascal s’arrimait à moi en pleurant et en bavant, hystérico-imbibé, me tirait par les manches et m’empêchait de saisir La croix qui lui remettait une couche d’emplâtre. Spontanément je développais des méthodes de contention dignes du roi Gibaud.
Malgré les difficultés, les réactions négatives des mangeurs de la grande salle, nous avons tenu bon. Souvent contre nous-mêmes car c’était proprement épuisant.

Avec le recul je me demande comment j’ai fait. Comment j’ai fait pour supporter ce grand mélange, cette bouillabaisse d’impressions, qui me faisait passer de mon yaourt à mon dégoût, de l’urgence à ma colère, de l’agitation physique au calme de mon assiette. A ce propos, rien n’est reposant comme le spectacle des petits pois-lardons bonhommes, au fond d’une porcelaine blanche.
Ces repas étaient d’une grande confusion, une espèce de grand ragoût. Ils me mettaient le cerveau en bouillie, le corps en trépas. Ils étaient une grosse marmite pleine d’une soupe d’urine, de végétaline figée, de coups, de blessures, de vomis et de frites à la fois. Une marmite de dégoût et de faim, de muscles chauffés à blanc et de têtes bancales, de cris, de mastication et de purin. Cette soupe sentait le roussi et les brûleurs étaient poussés à fond. Elle bouillait à grosses bulles noirâtres qui perçaient une couche faisandée de gras et de tourments et faisaient tressauter le couvercle de ma contenance. J’ai serré plus d’une fois les dents pour ne pas être débordé et ne pas boire le bouillon. Les limites de mon corps et de mon âme s’effaçaient. Je n’étais plus qu’un brouillon, une sorte de gribouillis corporel nerveux et sombre qui tentait de trier les infos qui lui venaient et d’agir en conséquence. Cette impression étrange d’être une charpie, un morceau de viande dégueulant de confusion mal identifié, je la vivais souvent. Tout allait trop vite avec trop d’intensité. Cependant je ne suis ni devenu fou, ni devenu bouddhiste. Jai tenu et mon collègue avec moi. Je ne sais d’ailleurs pas comment il vivait ces moments. La chose que nous partagions le plus souvent était une immense fatigue physique, de celles qui surprennent après une randonnée dans la neige. Une sorte d’engourdissement général comme de la ouate. Le plaisir en moins.

Au fur et à mesure les comportements ont évolué. La sauvagerie n’a pas totalement cédé sa place aux formules de politesse, mais nous avons pu intégrer le réfectoire, là où les personnes mangent seules, là où elles choisissent leurs menus et qu’elles mangent avec des fourchettes. On a souvent négocié pour des mains trop noires qui saisissent des fromages trop blancs. Mais ça y était ! Et nous ne ferions plus demi-tour. On avait gagné une partie. Je ne sais pas laquelle. Mais cela a correspondu, pour la plupart d’entre eux, à un moment de ressaisissement où des progrès timides faisaient leurs habits moins sales, leurs cuites moins fortes, leur abandon moins profond. Je suis convaincu maintenant qu’à l’instar des crèmes de jouvence, le lien est raffermissant s’il n’est pas pathologique. Dans certaines limites, bien sûr. Mais déjà, porter de l’intérêt à des personnes qui se sentent délaissées ça produit un petit effet.

Cela dit, La croix restait égal à lui-même. Sans nuance mais avec moins de fureur. J’ai même eu l’impression qu’avec le local il s’était fonctionnarisé. Il a pris des habitudes de retraité. Lecture de la presse après le petit-déjeuner, sieste après le dîner ; toujours dans le même fauteuil matelassé, SON fauteuil, puis direction le champ de courses pour une partie de petits chevaux jusqu’à 16 h. Il se faisait servir le café par une pléiade de bénévoles compassionnée qu’il ne cessait d’engueuler. « Et le sucre ! Et la cuillère ! » Pacha repu, il s’endormait dans les bienfaits confortables du chauffage central. Ni moi, ni lui ne le reconnaissions. Il me racontait son no futur adolescent. Les squats, une vie d’apache à coucher dehors, à gratter sa guitare. Ses crêtes au savon, son cuir, la baston. Son ex, apache aussi, tendance pawnee avec coutelas et collier de dents autour du cou. Mon collègue l’avait connu à cette époque. Fort, comme un coffre. Dynamitant les services. Redouté. Brûlant.
Ce qui ne changeait pas c’est que grandement il souffrait. Il le laissait entendre entre les lignes. Il demandait au monde entier qu’on regarde sa souffrance. Et qu’on le prenne dans le creux de ses bras. Il ne supportait pas que je m’occupe des autres. D’une jalousie jaune, il mettait ses blessures en balance avec celles des autres passagers. « C’est la mienne la plus profonde », semblait-il me dire. « Tu ne dois t’occuper que de moi. » Aussi quand je discutais avec Germain, il devenait hargneux, le bousculait et se plantait devant moi en me criant « et moi j’ai pas le droit à la parole ! » Il serait allé jusqu’au meurtre pour attirer l’attention.
Avait-il été sevré d’amour à ce point pour ne plus prendre soin de lui ? Sa mâchoire le faisait atrocement souffrir et il refusait les soins. Elle s’était infectée dramatiquement. Un abject abcès se formait sur sa joue. Petit volcan de chair qui rentrerait en éruption… A la première secousse la joue fut transpercée de part en part. Jeannot refusait encore les soins. Ce sont ses copains de la rue qui insistèrent à leur tour. Cette espèce d’inquiétude mal fichue avait le don de m’agacer. Ils me prenaient à témoin des malheurs de Michel avec au coin de l’œil une larmichette compassionnelle et le reproche de ne pas l’accompagner à l’hôpital. Ils insistaient lourdement dans la démonstration des attentions qu’ils lui portaient et j’avais très souvent envie de leur demander s’ils s’inquiétaient pour eux-mêmes. Je voulais le faire méchamment pour leur faire sentir que leurs grimaces étaient plaquées or. Au lieu de réclamer l’aide que Michel refusait, je leur conseillais de l’assommer et de l’accompagner à l’hôpital. Finalement, la joue à feu et à sang, mon collègue finit par le convaincre.
Michel prit quelques jours de repos. Nous appelions ses temps d’hospitalisation des séjours de remise en forme ou des séjours de remise à niveau. Un séjour comme ceux des mémères enrobées qui vont se refaire une balance acceptable à Evian en attendant les chocolats de Noël. L’hôpital du Vinatier acceptait de les recevoir quelque temps quand la corde raide sur laquelle ils marchaient était sur le point de casser. A l’hôpital, Jeannot nous parla de sa joue comme d’un pot de fleur qui lui serait tombé sur la tête. Il était victime. De quoi, de qui ? « Vous vous rendez compte, on a failli me prendre la mâchoire. » Il ne se sentait absolument pas responsable de ce long pourrissement qui l’avait conduit ici. Une sorte de faute à pas d’bol, ou de punition divine. Il en voulait à sa joue. J’étais ébahi devant cette souffrance qu’il m’étalait devant les yeux et cette façon d’en faire une nécessité pour lui. Il voulait nous prouver qu’il souffrait. Jusqu’à l’os ?

C’est d’ailleurs cela qui me rendait agressif. Cette longue plainte répétée insatiablement. Ces mots qui me disaient « J’ai mal et je t’emmerde, tu ne pourras rien y faire. Il ne te restera qu’à poser une petit bouquet de fleurs sur la dalle de mon caveau. » Ce long sifflet de voix strident qui me regardait en chialant et me lançait une main sale pour s’agripper et m’y foutre le nez dedans. Qui me vrillait les tympans en me forçant d’être le complice oculaire de leur déchéance. Cette plainte, je la hais. J’aimerais qu’elle cesse, qu’elle s’écrase. Je la hais parce que je ne sais pas quoi en faire. Je n’ai pas su les aider à la transformer en demande d’aide. En une vraie demande, un truc comme un saisissement, solide. Un engagement. Après tout c’est eux qui n’en voulaient pas. Mais pourquoi suis-je allé mettre mes forces là-dedans ? Pour jouir de mon impuissance ? Pour me flatter de culpabilité ? La frustration est le sentiment qui domine. J’avais sûrement tort de monter au front en croyant pouvoir changer quelque chose. J’aurais dû poser les armes bien plus tôt. Ne pas me battre. Laissez filer. Y aura de l’errance bien après moi. Tant qu’il y aura de l’humain il y aura de l’errance.
Mais c’est comme un mur en moi, une digue, je sens que les questions que je me pose se brisent net. Pourquoi ce métier ? Pourquoi choisir d’aider des personnes qui ne le souhaitent pas ? Pourquoi supporter la violence, la morve, cette culture de la crasse et de la mort ? Par plaisir morbide ? Par idéal ? Je n’ai qu’un grand point d’interrogation pour réponse. Pourtant viscéralement, au plus profond de moi je me sens de leur côté. Toujours. Du côté de ceux qui crèvent de faim, de froid ou des deux, de ceux qu’on expulse pour de bonnes raisons, qu’on empêche, qu’on brime. Du côté des spoliés, des crados, des incapables, des minables, des loosers, de tous ceux qui ne peuvent pas répondre à l’injonction qui leur est faite d’être normal, de bouffer sa soupe à sept heures, de gagner 300 KF par an, de bosser 60 heures par semaine et de s’extasier quand et comme on te le dit. Dans ma fibre, sans même comprendre pourquoi, je déteste cette partie du monde qui n’est qu’un vaste fromage que se disputent les voraces. Cette race grasse qu’entasse sans souci du pauvre type gisant dans sa vinasse. Les assis se sont levés.
Pourtant la misère rend con. Et sur la route, je ne les ai pas tous appréciés. Je les ai souvent détestés même, leur reprochant de ne pas se battre, de se laisser crever sous nos yeux. Finalement je n’avais pas lâché un certain idéal de soins ou de société. Bien que j’arrive à penser que la merde, il y en aura tout autant que du pain, je n’arrive pas à lâcher ma colère. Et toujours quand je croise un tas de fric en forme de yacht ou de villa tropézienne, je pense au type qui crève et j’aimerais foutre le bordel dans ce ronronnement satisfait que procure la puissance. Je suis né sous le signe de l’intranquillité.

Le changement. Eternelle question aussi. Comme c’est dur à changer, un Homme ! Comme c’est complexe ! La toute puissance de la volonté ! J’en parlerai aux angoissés, aux névrosés, aux psychopathes de mes amis. D’ailleurs c’est aussi un des côtés que j’aimais chez les clochards. Non pas leur inertie, mais cette façon qu’ils ont d’être eux-mêmes quel que soit le contexte. Honnêtes avec leur détresse. Surtout cette honnêteté avait quelque chose d’un peu subversif, une espèce de nature à fouler du pied les conventions, à ne pas respecter la Dame quand il faudrait le faire. J’illustre. Un soir où le cœur des puissants était aux larmes, ça n’était même pas un hiver, ça n’était même pas un Noël, nous avons été invités à l’hôtel de ville de Lyon. On nous conviait à participer à la projection d’un document qui s’appelle « Comme des enfants ». Il retrace la rencontre entre une maison de l’enfance et les adultes que j’accompagnais. Mathieu, pour lequel j’ai une grande admiration, avait eu l’idée de ce projet et ne s’était pas arrêté au premier écueil. Enfin, tout le gratin était là.
Un gratin doré à point, croustillant dans ses chaussures de cuir et plein de manières, maniérées. Un gratin blablateux, frileux comme une flûte de champagne mais prêt à toucher du doigt la pauvreté. Au moins en film. Dans la salle, le maire était présent.

Je regardais avec une ironie certaine la rencontre de ces deux mondes, diamétralement opposés. J’étais bien sûr du côté de ceux qui crèvent, avec dans l’âme une violence sourde contre ceux qui vivent contents malgré tout. Je me reprochais mon immaturité et m’inquiétais de ce mouvement, en moi, de n’être jamais satisfait de la laideur du monde. Pourtant j’étais convaincu de l’addition : merde + faste = humanité. Mais bon, je ne supportais pas ce grand écart. Ce clinquant et ces guenilles, les dorures et la crasse. La puissance et l’impuissance. Et puis je pensais, je pense toujours, que pour les grands exclus nous n’en faisons pas assez. Ou nous en faisons mais au rabais. Pour 2, 50 euros par jour et par personne. Vous apprécierez le bricolage…
La croix était là. En guest star. A la fin de la projection, il avait pris le micro, plutôt il s’en était saisi pour fomenter la révolution sous les ors de la république qui a oublié d’où elle venait. Il étalait sa misère au grand jour, demandant pardon d’être pauvre et refusant la place qui leur était faite par ailleurs. Entre apologie et dénonciation il finit par lancer son poing en l’air. La salle, attentive et gênée, applaudit poliment et prit l’ouverture du buffet comme prétexte pour ne pas avoir à réfléchir. Tous se ruèrent sur les petits fours. Ils connaissaient donc la faim ?
Dégustant mes doigts entre deux conversations inutiles, je guettais du coin de l’œil les agissements de chacun. J’hésitais entre les laisser être, au milieu du beau linge, au risque de les desservir puisqu’ils feraient peur aux décisionnaires, aux généreux donateurs, ou leur demander d’être sages comme des enfants brouillons. J’ai laissé faire. Après tout, ils voulaient voir des pauvres…

La croix débutait une manche sauvage. Avec sa dentition parcellaire et sa voix caverneuse, je voyais bien qu’il ne récoltait rien qu’un peu de peur et d’agacement. En même temps l’occasion était trop belle pour lui, de taper quelques euros. Mais bousculant une louloutte préposée à la culture, il se précipita dans la cour d’honneur de l’hôtel pour répandre les hectolitres de champagne qu’il avait ingurgités ! Pour le coup l’escalier du patio était honoré ! J’allai le chercher avant qu’il ne s’endorme complètement dans la salle.
Allongé à même le marbre, le bitume dans l’affaire n’y était pour rien. Il avait retrouvé le sol, l’appui solide et infranchissable où il pouvait se laisser aller à être liquide. Il avait retrouvé le sol pour y poser sa tête et son corps brisé, en chien de faïence, et s’oublier à être, de nouveau. Au milieu des convives, dans la salle de gala, le grand appel de la rue… Je pensais qu’il était temps de rentrer.
Dans ce grand rassemblement, de cette grand-messe d’apparat, en plein cœur du temple de la représentation, où l’on se doit d’être faux pour exister, je touchais du doigt la sincérité de la souffrance, de la folie. Au fond il n’y a d’honnête que la folie. La croix se foutait bien des bavardages, des conventions, de l’hypocrisie nationale censée mettre en place les politiques d’aide et d’accompagnement. Pas de triche, c’était la règle. J’aimais ça chez lui comme chez les autres ; cette franchise à être. Même si c’est tordu. Et je garde du peuple de la rue cette façon de ne pas jouer. Quand ça aime, ça aime. Quand ça déteste, ça déteste. Les masques sont tombés, sur les visages torsadés on peut lire à plaie béante. Il n’était pas là pour faire plaisir. Bien au contraire.