Khaled, vis ta vie !

Dans cinq jours, c’est Noël et il règne une atmosphère électrique dans la galerie marchande. Une dame approche d’un pas pressé en poussant un caddie avec un môme installé dans le petit siège. Khaled lui met le grappin dessus et lui sourit de toutes ses dents : « Bonjour madame ! » Puis il lui remet un coupon de réduction et lui sert le baratin habituel. Il est plutôt bon dans ce job d’animateur commercial. Il a toujours su s’attirer la sympathie des gens avec son air décontracté et sa bonne humeur naturelle. À force de prendre des coups, il s’est constitué une carapace qui donne de lui une image en complet décalage avec ce qu’il est réellement. La plupart de ses copains inscrits avec lui en licence d’éco-gestion n’ont aucune idée de sa situation. De toute façon, s’il leur expliquait, ils ne comprendraient pas car ils vivent dans un autre monde. La plupart ont une famille aimante pour qui l’argent n’est pas une préoccupation. Lui, il a besoin de ce petit boulot pour compléter la bourse du CROUS et payer son loyer, ses factures et tout le reste. Il faut bien sortir un peu, manger et s’habiller. Heureusement, il a le chic pour se débrouiller avec pas grand-chose. Aujourd’hui, par exemple, il porte une chemisette, un pantalon en toile et une veste de costume : un look classe alors que ses fringues viennent des chaines bon marché, comme Zara ou Mango, et doivent coûter trois fois moins cher que celles des fils à papa qui fréquentent l’université d’Assas, à Paris. Maintenant qu’il est parti de chez ses parents, il faut qu’il assure, et il n’y a plus de retour en arrière possible.
Après le travail, crevé, Khaled rentre dans son studio parisien. Ses copains lui ont proposé de jouer au foot mais il préfère bouquiner. En ce moment, il lit un livre de psychologie et il n’arrive pas à en décrocher. Ce genre de lecture non plus, ça ne colle pas avec l’image que les gens se font de lui. Pourtant, tout ce qui a trait aux sciences de l’homme le passionne. Allongé sur le lit, il savoure le calme. C’est si différent de sa vie d’avant, chez ses parents à Courcouronnes. Pas de cris, juste les bruits de la ville en sourdine. La liberté… Depuis un an qu’il vit seul, il en profite à fond, même s’il continue de penser à eux, comme un mauvais film projeté en permanence en toile de fond. Des fois, les idées noires s’emparent de lui, mais ce soir, il est serein.

Un mois plus tôt, c’était le chaos. Alors qu’il commençait ses révisions pour les partiels, sa mère avait été arrêtée par la police. Ça faisait longtemps qu’elle trempait dans des magouilles, des histoires de vols dans des magasins. Cette fois, elle s’était fait prendre la main dans le sac. Il y avait récidive, on l’avait transférée en prison directement. Elle aurait pourtant dû partir en vacances en Algérie avec les enfants quelques jours plus tard, loin de son père, si tout s’était passé comme prévu. Khaled aurait pu préparer tranquillement les examens sans se faire de souci pour eux. Mais tous ses plans s’étaient écroulés avec cette arrestation. C’était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Chez son psychiatre, il avait craqué. « J’en peux plus, sanglotait-il. Je n’arrive plus à m’occuper de mes frères et sœurs et à étudier en même temps. » Le docteur est une des rares personnes qui connaissent sa situation ; il a confiance en lui. Au fil des séances, il lui a raconté la violence de son père, la pression psychologique que celui-ci exerce sur toute la famille, les démêlés avec la justice de sa mère et de son frère cadet, et tout le reste. Cette fois, les mots du psy lui étaient restés en tête : « Imagine que vous êtes perdus dans le désert, avait-il dit. Les autres n’ont plus de force, mais toi, il t’en reste encore. Alors il faut que tu avances. Si tu restes avec eux pour les soutenir, tu vas mourir. » Autrement dit : pense à toi et cesse de tenter de sauver ta famille.
Dans un sens, il a raison. Il faut être pragmatique. Le pragmatisme, c’est la principale qualité des adultes qu’il a sollicités pour obtenir de l’aide. À leurs yeux, les jeunes doivent construire leur vie et surtout ne pas se laisser envahir par les problèmes de leurs parents, ou pire, tenter de s’en mêler. « Je vois bien ce que vous essayez de faire, lui avait dit un jour une assistante sociale d’un ton désapprobateur. Vous essayez d’être le sauveur. » Et alors ? Si on attend que les travailleurs sociaux fassent quelque chose, mieux vaut ne pas être pressé ! Alors ça le fait doucement rire quand on lui dit de cesser de se prendre pour le bienfaiteur de la famille. Et puis, ce qu’ils ne veulent pas comprendre, tous autant qu’ils sont, c’est que lui a des principes. Sens du devoir familial, responsabilité de l’aîné vis-à-vis des cadets, dévouement du fils pour sa mère : ce sont des valeurs qu’il n’est pas prêt à renier. Il déteste l’individualisme ambiant dans la société. En Algérie, la famille, c’était une valeur inébranlable. Là-bas, un père doit tout faire pour son clan, et s’il décède ou est défaillant, c’est au premier fils de prendre la relève. En tant qu’aîné, Khaled a été imprégné par cette culture, mais il a tout autant été marqué par l’abnégation dont ont fait preuve les femmes de son entourage. Quand il songe à sa grand-mère qui s’est occupée seule de ses six enfants suite à la mort prématurée de son mari ! Elle a tout sacrifié pour eux. Ça le chagrine de voir que ce modèle de dévouement est de plus en plus rare. Aujourd’hui, chacun pense à sa gueule. Bien sûr, ce n’est pas vrai de tout le monde. Un jour, il a été invité par une copine de la fac qui vient d’un milieu plus aisé que le sien ; il a été sidéré par les relations à la fois solides et apaisées qu’elle entretenait avec ses parents et ses frères et sœurs. Un monde enchanté. L’argent, ça facilite l’amour et l’amitié, on en revient toujours à ça. Quoi qu’il en soit, lui, il veut pouvoir continuer à se regarder dans la glace : pas question de laisser tomber sa famille.

Par la force des choses, il a pourtant bien été contraint de partir. C’était devenu intenable à la maison. Peu avant son départ, son père avait été jusqu’à l’attaquer avec un couteau de cuisine. Pour en arriver à de telles extrémités, il devait sentir qu’il ne ferait bientôt plus le poids : Khaled a vingt-trois ans et lui cinquante-trois, c’était inévitable. Alors il avait tout fait pour le mettre dehors. L’inscription « squatter dégage », tracée au marqueur sur la porte de sa chambre, ne pouvait pas être plus explicite. À contrecœur, Khaled avait donc épluché les petites annonces sur Internet, s’était rendu au forum du logement organisé par le CROUS et, finalement, il avait trouvé ce studio dans une résidence étudiante. Un bon plan. Si on regardait les choses du bon côté, cet appartement, c’était la promesse d’une nouvelle vie. Selon les travailleurs sociaux comme les psychologues, c’était la seule façon de prendre de la distance avec ses problèmes et de réussir ses études. Pourtant, le jour de l’emménagement, il avait la boule au ventre parce qu’il se trouvait à une heure de Courcouronnes et qu’il avait le sentiment d’abandonner ceux qui comptaient le plus à ses yeux. Il était tellement rongé par la culpabilité qu’il n’en avait pas dormi pendant plusieurs nuits. Il était parti de chez lui, mais c’était comme s’il s’y trouvait encore. Au début, il revenait chez ses parents dès qu’il pouvait, au minimum le week-end. Aujourd’hui encore, il se tient toujours disponible en cas d’urgence si ses frères et sœurs ou sa mère ont besoin de lui. Grâce au téléphone, il reste au courant de toutes les affaires familiales.
En même temps, l’autonomie a changé sa vie. Il a enfin touché du doigt ce que c’est qu’être étudiant. Avant, il n’allait quasiment jamais aux soirées et il voyait peu d’amis. Il courait prendre le RER dès qu’il sortait de la fac pour laisser le moins longtemps possible sa mère seule avec son père ; il redoutait qu’il en profite pour la violenter. Le premier soir où il n’avait pas eu à filer comme un voleur, il s’était senti ivre de bonheur, comme s’il pouvait à nouveau respirer. Depuis, il fait de longues marches méditatives dans son quartier. Ce qu’il aime dans le XIXe arrondissement, c’est l’agitation permanente. Juste en bas de son studio, l’avenue Jean-Jaurès grouille de voitures et de piétons, il y a des magasins partout, des épiceries, des taxiphones, des bazars, des boulangeries… Il apprécie par-dessus tout le canal de l’Ourcq. Avec les pédalos, les joueurs de pétanque et les terrasses, il règne une atmosphère de vacances. Il y a déjà été avec son frère Zizou et sa sœur Mina. Ils couraient sur le quai, regardaient les péniches, sautaient sur les bancs. Un sourire illuminait leurs visages. Ça leur fait tellement de bien de changer d’air. Il ne manque jamais une occasion de les sortir.

Tous les dimanches, Khaled emmène Zizou jouer au foot à Evry. Son frère est né le 10 juillet 2006, le lendemain du match France-Italie où Zidane a donné son fameux coup de boule à Materazzi. C’est pour ça que son père l’a appelé Zinédine (un coup de tête, pour lui, c’est presque aussi anodin qu’une tape sur l’épaule). Khaled se souvient que quand son petit frère s’est pointé sur le terrain pour la première fois, ses copains ont rigolé parce qu’il avait une tête de moins que tout le monde. Mais il leur a garanti qu’il était bon et Zizou a eu sa chance. Aujourd’hui, il marque des buts et ça le remplit de fierté. Il le verrait bien footballeur professionnel, mais chaque chose en son temps. Pour le moment, l’important, c’est que Zizou reste sur de bons rails : qu’il travaille à l’école et ne fasse pas de « conneries ». Surtout éviter qu’il suive le chemin de Chérif, son frère cadet, qui a décroché l’école et deale dans la rue. Ça, c’est sa hantise. Il a pourtant bien essayé de l’aider, lui aussi. Enfants, ils étaient comme les deux doigts d’une main et ils ne s’appelaient jamais autrement que « khoya ». Quand Chérif a commencé à mal tourner, il a tenté de le retenir à la maison pour le couper des relations néfastes de la cité, mais il a été maladroit et quelque chose s’est brisé entre eux. Avec Mina et Zizou, il agit de manière moins frontale. Il a compris que l’important est autant dans les attitudes et les gestes que dans les mots. Par exemple, plutôt que de les sermonner, il tente de leur donner un cadre, des repères, comme s’il fallait leur tracer une route à suivre la plus étroite possible pour ne pas qu’ils s’égarent. Dès qu’il s’absente, il leur laisse une feuille avec un programme détaillé pour chaque moment de la journée. 16h45 : goûter. 17h : devoirs. 18h : pyjama. 19h : dîner. 20h : toilette et au lit. On peut le prendre pour un maniaque, mais il est convaincu que manger sainement, se coucher tôt et faire du sport est la base pour être bien dans sa tête. Lui, il a toujours fait attention à son hygiène de vie : ne pas manger trop gras, pas de tabac, pas d’alcool. Par conviction religieuse et aussi par opposition à son père qui raffole de toutes ces substances. Le foot et la danse lui ont permis de décharger son énergie et l’ont aidé à ne pas péter les plombs. En Algérie, un de ses oncles l’avait initié à la musique lors des fêtes et, en France, quand il a vu qu’il y avait un cours de hip hop dans la salle polyvalente de l’école primaire, il s’y est mis à fond. Dans sa chambre, il téléchargeait des chorégraphies qu’il reproduisait. Quand il a eu l’âge d’aller en boîte, il est devenu le roi de la piste. Un de ses copains écartait les bras pour que la foule s’écarte sur le dance floor et, quelques minutes plus tard, les gens applaudissaient. Il suait tout son corps puis allait au bar recharger ses batteries avec un verre de jus de fruit. Il fallait tenir toute la nuit, sans autre stimulant. Aujourd’hui, il se dit que ces espaces d’expression l’ont sauvé, sans oublier le dessin et les jeux vidéo qui lui ont permis de s’évader. La console, les adultes prennent ça pour un loisir idiot alors que c’est un facteur d’ouverture. Grâce à ça, au collège et au lycée, Kkaled a rencontré des tas de gens différents de lui : des « gothiques », des « rockeurs », des « voyous », des « Blancs »... Le maniement du joystick était leur seul point commun, mais ils se retrouvaient pour jouer ou aller à des salons du jeu vidéo. Khlaled sait ce qu’il doit à ces expériences et essaie de transmettre un peu de ce qu’il a appris à ses frères et sœurs. Chez lui, il est une sorte de coach polyvalent. C’est lui qui réconforte, gère les conflits, accompagne chez l’assistante sociale, l’avocat ou le docteur, il fait même un peu animateur et nutritionniste. C’est un boulot à plein temps.

Bien sûr, il n’est pas devenu le pilier de la famille du jour au lendemain. Ça s’est fait petit à petit, à force de faire l’expérience au jour le jour de la dérive familiale. Il faut dire que le destin n’a pas vraiment souri aux Benaida. En apparence, son père avait tout pour réussir. Il est né en Algérie dans une famille plutôt bourgeoise et ses frères ont d’ailleurs aujourd’hui d’excellentes situations (l’un d’eux pourrait figurer dans le prochain gouvernement algérien). Lui-même a eu ses heures de gloire quand il était footballeur professionnel pour l’équipe d’Oran avec laquelle il a gagné la coupe d’Algérie, mais le vent a tourné après une blessure au genou, puis la faillite de sa boutique d’électro-ménager. Saisissant l’opportunité d’un héritage, il a décidé de relancer les dés et de tenter l’aventure en France, avec sa femme et ses enfants. À l’arrivée, une amie les a hébergés temporairement à Champigny-sur-Marne, puis ils se sont retrouvés sans papiers, sans logement, sans travail. S’en est suivie une longue période où se sont enchaînés les hôtels et les foyers dans le Val-de-Marne et ses alentours. Parfois, Khaled ne savait pas où retrouver sa famille après l’école, alors ils se donnaient rendez-vous dans un parc. Par miracle, son père a finalement obtenu un poste de gardien d’immeuble grâce à un ami de la famille avec, à la clef, un appartement. Quand ils ont emménagé, sa femme embrassait les murs. Elle ne se doutait pas que la véritable descente aux enfers allait commencer.
Dans son nouveau confort, monsieur Benaida a complètement perdu les pédales. Au départ, il était apprécié et reconnu dans le quartier. Il y avait régulièrement des apéros (bien arrosés) entre voisins et l’ambiance était bonne. Puis, comme toujours avec lui, il y a eu des embrouilles. Pour oublier les problèmes, la honte de ses échecs, le fait qu’il n’avait plus grand chose à attendre de l’existence ou tout simplement l’ennui que lui inspirait son boulot de concierge, il s’est mis à boire de plus en plus et à jouer. Après le travail, il allait avec son collègue au bar-PMU du coin d’où il ressortait complètement saoul. De fil en aiguille, il a commencé à picoler aussi à la maison. Une bonne partie de sa paie passe désormais dans les paris, la boisson, le shit. Khaled s’est souvent dit que si ses parents avaient eu des projets, comme l’achat d’une maison, de belles vacances, ou n’importe quoi d’autre, les choses n’auraient pas tourné de cette façon. Mais, pour eux, cet appartement de fonction au cœur de la cité HLM, c’était le point d’aboutissement de tout.
À la maison, monsieur Benaida terrorisait tout le monde. Il avait l’obsession du contrôle, comme s’il voulait exercer sur le foyer le pouvoir et l’autorité qu’il avait perdus. Adolescent, Khaled n’avait pas le droit de sortir, sauf pour se rendre à l’école. Après les cours, ses copains lui lançaient : « Tu vas à l’Alcatraz ! » Ça ne lui serait pas venu à l’idée de désobéir. Son père l’impressionnait trop avec son physique trapu, ses mains calleuses et la violence qui bouillait en lui en permanence. Et plus le temps passait, plus la brutalité atteignait des sommets. Quand il était en colère, il gonflait la poitrine et tapait dessus comme un gorille. Aujourd’hui, Khaled trouve ces manières viriles grotesques, mais à l’époque, il était terrifié. Et puis, il l’a surpris plusieurs fois en train de dire des choses horribles, comme un jour dans la cuisine avec un copain : « Quand ta femme ou tes enfants t’emmerdent, lui disait-il sur le ton de la connivence, tu te chauffes avec quelques verres et puis tu cognes. » Longtemps, Khaled a entretenu une haine incommensurable pour son père et tous ceux qui lui rappelaient sa personnalité. Quand il travaillait chez Zara, il a failli démolir un manager qui se montrait un peu trop tyrannique. Maintenant qu’il a davantage de recul, il se maîtrise mieux et éprouve surtout de la pitié et du dégoût, mais avant, il avait de véritables envies de meurtre.
À la limite, il aurait pu supporter les frasques paternelles si son père ne s’en était pas pris à sa mère. Entre elle et son fils, il y a toujours eu un lien particulier. Peut-être parce qu’il est l’aîné et qu’avant la naissance de Chérif, ils ont passé cinq ans ensemble collés l’un à l’autre. À cause de ses problèmes conjugaux, elle avait surinvesti leur relation. Rien que de penser à la façon dont elle lui préparait son goûter, il en a les larmes aux yeux. Et puis il y a eu des scènes qui l’ont marqué pour toujours et ont fait jurer au petit garçon de ne jamais abandonner sa mère. Par exemple, un jour, il s’était absenté lors d’un déjeuner pour acheter du Coca à l’épicerie du coin. À son retour, sa mère était adossée au mur en train de pleurer, trois points sanglants dans le bras : la marque des dents d’une fourchette. À cette époque, son mari la frappait à coups de tuyau d’arrosage. Ça rendait Khaled fou et il rêvait d’être costaud pour pouvoir s’interposer. Plus tard, en France, il l’a convaincue à plusieurs reprises de porter plainte à la police, ce qui a donné lieu à des confrontations entre elle et son mari au commissariat, mais à chaque fois elle se rétractait. Son père la faisait passer pour une mauvaise mère, jamais à la maison, cleptomane en plus de ça. Et elle, elle s’écrasait car elle est dépendante de lui pour le logement et pour l’argent. C’est comme ça qu’il la tient. Personne ne soupçonne ce qui se passe entre les murs de la loge du gardien.

Peu à peu, la famille s’est refermée sur elle-même. Au début, il y avait des invités à la maison. La famille et les amis venaient pour les fêtes et, quand il était gosse, Khaled recevait ses copains pour jouer à la console. Aujourd’hui, ils vivent dans une sorte de huis-clos dont ils ne sortent quasiment jamais. Même pour le ramadan et la rupture du jeun, ils restent entre eux. Monsieur Benaida quitte très peu la maison puisqu’il lui suffit de pousser une porte pour se rendre dans sa loge. Et puis, à cause de ses échecs successifs, il est devenu le mouton noir de la famille. Ses frères ne lui rendent même plus visite quand ils viennent à Paris. Il a bien eu un ami (celui avec qui il a commencé à boire), mais il est mort. Quant aux autres, ils se rendent rapidement compte de sa personnalité torturée : les amitiés font long feu. Sa femme n’est guère plus entourée. En quittant l’Algérie, elle a rompu les liens avec sa famille et, en France, à cause de ses trafics, elle ne peut compter sur personne. Pour les voisins, elle est celle qui a des démêlés avec la justice. Tous les gamins du quartier l’ont vue le jour où la police est venue pour l’embarquer, menottes aux poignets. Elle n’a plus personne, ni sœur, ni cousine, ni voisine, à qui se confier. S’ils n’étaient pas si seuls et si sa mère n’avait pas eu le sentiment de vivre dans une cité déshéritée où les habitants n’ont plus rien à espérer, elle aurait trouvé de l’aide et son mari n’aurait jamais osé se comporter avec elle comme il le fait. Il y aurait eu des garde-fous. Mais là, il n’y a que lui, Khaled, qui soit en mesure de dire « stop ». Parfois, quand la tension monte, il a l’impression d’être le seul lucide dans un asile de fous. Tout le monde hurle, ses parents, Chérif. Ils sont tellement dans leurs histoires qu’ils en oublient le monde qui les entoure. Alors il tente de les ramener à eux-mêmes, il leur dit des choses de base, comme : « Regardez, ça c’est une table. La réalité, elle est là. » Au fond, il est le seul à bénéficier d’une relative ouverture sur le monde, avec la fac, le sport, les copains. C’est pour ça qu’il est convaincu que le changement ne peut venir que de lui – pas de lui tout seul, bien sûr : il n’est pas Superman. Mais c’est à lui de trouver des relais pour obtenir de l’aide.

Bien sûr, la mission qu’il s’est donnée n’est pas du goût de son père. Depuis que Khaled s’occupe de sa mère et de ses frères et sœurs, ce dernier voit en lui un concurrent et lui reproche de se prendre pour le chef de famille. Son fils se passerait pourtant bien de cette responsabilité. Il avait dix-huit ans quand sa mère s’est fait pincer par la police pour la première fois. Elle est restée trois mois derrière les barreaux alors que Zizou avait trois ans et demi. Il revenait à Khaled, le plus âgé, d’aider pour les tâches quotidiennes. Il rangeait, faisait le ménage, veillait aux devoirs et à la toilette des plus jeunes. Mais rapidement, il a compris qu’il devait donner plus car Mina et Zizou se sentaient perdus. À vrai dire, lui-même était mal dans sa peau et se posait une foule de questions sur sa famille, le pourquoi de cette violence. Par-dessus le marché, sa petite amie de l’époque, à laquelle il était démesurément attaché, avait eu la mauvaise idée de le larguer pile à ce moment-là. Il s’était senti au trente-sixième dessous. Heureusement, il avait eu ce qu’il considère comme une révélation.
Ça s’est produit de façon inattendue, alors qu’il passait devant un bête kiosque à journaux. Sur le présentoir, la couverture du journal Philosophie Magasine affichait en gros titre : « Se connaître soi-même, est-ce bien nécessaire ? » Interpelé, il avait acheté le journal et, dans ces pages, il avait découvert Sartre. L’idée que rien n’est joué d’avance dans l’existence a été un électrochoc : « L’homme est condamné à être libre » , disait le philosophe. Ça a radicalement changé sa vision des choses. Il a compris qu’il pouvait exercer un pouvoir sur sa vie et celle de sa famille. Il s’est mis à lire compulsivement tous les ouvrages et les magazines de sciences humaines qui lui tombaient sous la main. La psychologie lui a apporté une bouée de sauvetage, elle lui a donné des clefs de compréhension et l’« épée » qui lui manquait pour affronter la vie. Il a appris à se connaître et à avoir du recul sur son environnement. Chaque jour, il tenait un journal et analysait tous les évènements qui survenaient. Il essayait de formaliser ses relations familiales en prenant des notes sur les comportements des uns et des autres, en réalisant même des schémas. Ça lui faisait du bien de coucher tout ça sur le papier, comme s’il y avait une logique à trouver. Puis il a candidaté pour participer au jury d’un prix organisé par le journal Psychologie Magasine et il a été sélectionné. C’est comme ça qu’il a rencontré Christophe Massin, l’auteur de Souffrir ou aimer , un homme qui est devenu son psychiatre et a été décisif dans sa vie.
Ses lectures l’ont transformé, au sens littéral du terme. Au départ, elles l’imprégnaient tellement qu’il parlait comme dans les livres : un comble alors que ses profs lui reprochaient d’écrire comme il parlait ! Cette nouvelle expression n’était d’ailleurs pas très appréciée par ses copains de la cité qui se demandaient pour qui il se prenait, avec ses manières d’intello. Eux, ils ne lisent pas beaucoup, ou alors le Coran, ou encore des livres américains sur le développement personnel, du genre : « Comment devenir milliardaire ? ». Khaled avait tendance à les prendre de haut. Il leur reprochait d’avoir des idées arrêtées sur les choses, les accusait de s’« auto-marginaliser » et leur disait qu’il fallait être entreprenant. Il se croyait plus malin que les autres. C’était une période de sa vie où il avait besoin de se distinguer, d’être quelqu’un, et aussi d’asseoir ses maigres certitudes. Forcément, ça suscitait des tensions. Aux yeux de ses copains, il était un vendu, passé du côté des « Blancs ». Aujourd’hui, Khaled a mis de l’eau dans son vin, il fait attention à sa façon de s’exprimer et est plus à l’écoute des autres. En tous cas, sa rébellion à lui est passée par les livres et par l’introspection.

Soupirant, Khaled pose son livre sur la table de nuit et allume son ordinateur. Il a un rapport à finir pour le juge des affaires familiales. L’avocat lui a conseillé d’expliquer la situation de sa mère. Peut-être qu’avec cet éclairage, les juges comprendront que les choses ne sont pas aussi simples qu’il y paraît, que madame Benaida a certes commis des délits, mais que les maltraitances de son mari expliquent beaucoup de choses. Il a toujours trouvé injuste qu’elle se retrouve systématiquement derrière les barreaux alors que son père peut tout se permettre sans être inquiété.
Les yeux fixés sur l’écran lumineux, il se demande par où commencer. Il a tellement remâché cette histoire et l’a déjà exposée à tant de gens … C’est loin d’être la première fois qu’il tente un recours pour aider sa mère. Quand il vivait encore chez ses parents, enfermé dans sa chambre, il ne cessait de glaner des informations sur Internet. C’est en consultant des sites proposant de l’aide aux proches des gens embrigadés dans des sectes qu’il s’est aperçu du parallèle entre les méthodes de son père et celles d’un gourou avec ses victimes. Séduction, chantage et maintien à l’écart : tout y était. Pour aider sa mère, il fallait donc procéder de la même façon qu’avec les personnes tombées sous influence : la ramener à la réalité, la sortir de l’isolement et lui donner de l’affection. Il avait essayé de la faire parler, d’être à l’écoute et il l’avait préparée mentalement à chercher de l’aide. Il avait fini par sentir qu’elle commençait à envisager de quitter son père, alors il avait contacté une association qui lutte contre les violences faites aux femmes, Solidarité femmes. Un matin, ils étaient partis tous les deux en voiture. Sa mère conduisait sans rien dire, le visage tendu, passant machinalement les vitesses. Elle devait penser qu’elle risquait d’être mise à la porte par son mari, qu’elle allait se retrouver à la rue avec ses enfants. Elle cherchait parfois son fils des yeux pour se rassurer. S’il n’avait pas été là, elle aurait probablement fait demi-tour. Elle était ressortie de l’entretien avec une lettre de l’association destinée à son assistante sociale pour appuyer sa demande de logement. Sur le chemin du retour, Khaled lui avait trouvé un nouvel allant, comme si des perspectives s’étaient ouvertes dans son cerveau. Ils étaient tous les deux sur un petit nuage.
Malheureusement, le jour du rendez-vous avec l’assistante sociale, il avait un examen et sa mère avait dû y aller seule. Il l’imaginait à la mairie assise face au bureau du travailleur social, les jambes serrées, son sac sur les cuisses, les doigts entortillés : le peu de confiance qu’il l’avait aidée à accumuler avait dû s’évaporer d’un coup. Elle a toujours eu un complexe d’infériorité face à l’administration car elle a l’impression de ne pas bien maîtriser le français et que son passé carcéral est gravé sur son front. En dehors de quelques réponses laconiques, elle avait certainement été incapable d’articuler quoi que ce soit. Malgré la lettre de l’association, l’assistante sociale n’avait pas pris la mesure de la situation. Elle avait enregistré sa demande de logement social en la prévenant qu’elle n’était qu’un dossier parmi les 550 000 candidats d’Ile-de-France, que l’attente était longue et qu’il ne fallait pas être optimiste puisqu’elle ne disposait d’aucun revenu. C’était la douche froide. Khaled s’en était voulu car il était certain que s’il avait été présent, il aurait pu mieux faire valoir l’urgence de la demande. Il avait tout de même tiré une leçon de cet échec : sa mère devait trouver du travail. Il sait maintenant que c’est la clé pour qu’elle se libère de son père. Madame Benaida a longtemps fait des ménages dans les hôpitaux, mais depuis trois ans elle n’a plus plus que des jobs ponctuels. Khaled a malgré tout trouvé l’adresse d’un CIO, un centre d’information et d’orientation, où il a prévu de l’emmener pour qu’elle fasse une évaluation. Dernièrement, une ancienne amie de sa grand-mère lui a trouvé une place d’agente de nettoyage dans une clinique, mais ça bloque à cause de son casier judiciaire. Il espère que l’avocat va obtenir son effacement, condition pour qu’elle puisse travailler pour une institution publique.
Bien sûr, il sait bien que tout ne changera pas en un claquement de doigt et que les choses sont infiniment complexes. En plus, sa mère freine désormais des quatre fers quand il essaie de la convaincre de prendre les choses en main. Il a beau lui répéter de retourner chez Solidarité Femmes ou d’aller voir un médecin pour ses problèmes de dos, de genoux et son mal de tête, elle ne décroche jamais le téléphone. Et puis elle a le don de tremper dans des magouilles qui ne font que l’enfoncer. La dernière fois, sur les conseils d’un ami, elle a accepté de déclarer sa Mercedes volée tandis qu’il la revendait en pièces détachées. Résultat : elle a touché le dédommagement de l’assurance mais elle n’a plus de voiture et ne peut plus se déplacer. Comment inverser la vapeur et la sortir de ce cercle vicieux ? À mots couverts, Khaled en a parlé à son professeur d’économie, convaincu qu’il existe des parallèles entre une économie en berne et une famille en crise, et donc des recettes similaires à appliquer : « À votre avis, Monsieur, lui a-t-il demandé, quels sont les paramètres qui permettent qu’une économie reparte ? » « Je ne peux pas vous dire comme ça, avait répondu l’autre sans se douter de ce que son étudiant avait derrière la tête, parce qu’il y en a peut-être soixante, ou cent… » Même s’il faut agir sur cent paramètres, Khaled continue de penser qu’il est possible d’éloigner les siens de la violence paternelle.

Avec tout ça, il peine à penser à lui et à avancer dans la vie. Il a un mal fou à décrocher sa licence d’économie et gestion. Il lui aura fallu trois ans pour valider sa première année et deux ans pour la deuxième. Pas glorieux… Mais c’est dur d’être efficace quand on a les pensées constamment parasitées. Parfois, il lit plusieurs fois la même phrase d’un livre de cours sans parvenir à l’enregistrer. Il est ailleurs. Pour ne rien arranger, la nuit, il fait des insomnies. À cause de la fatigue, il n’est jamais concentré sur les bancs de la fac. Et puis il est sans cesse détourné de son programme de révision. Il y a toujours un évènement familial à gérer. Quand il a appris à sa mère qu’il était recalé aux examens, elle lui a demandé : « Mais Khaled, t’es intelligent. Comment ça se fait ? » Ça l’a mis en rogne. Comment il pourrait être bon alors qu’on lui prend son temps libre, son sommeil et qu’il passe des heures sur Internet à chercher des solutions pour les sortir des griffes de son père au lieu de se consacrer aux études ?
Heureusement, Khaled est optimiste et a foi en ses capacités de résilience. Jusqu’ici, il n’a d’ailleurs pas si mal réussi. Après le primaire, il est passé en seconde générale, ce qui était loin d’être gagné vu ses résultats scolaires, et il a finalement eu son bac ES avec un 16 en philo ! Puis, sur les conseils d’un cousin, il s’est inscrit à Assas : bonne fac, sans sélection sur dossier, exactement ce qu’il lui fallait. Alors que la plupart de ses copains de la cité ont arrêté les études, son statut d’étudiant fait la fierté de son père. On verra où ça le mène, mais il croit en sa bonne étoile. Dans sa courte existence, il a toujours eu des anges-gardiens. Enfant, il s’attirait la sympathie de certains profs, comme de cette maîtresse qui avait organisé une collecte pour sa famille quand elle était sans-domicile. Ce genre d’expérience, ça aide à avoir foi en l’humain. Elle n’a pas été la seule à l’épauler pendant les moments difficiles. Dernièrement, le directeur de sa résidence lui a encore sauvé la mise en s’arrangeant pour qu’il puisse prolonger son bail l’année prochaine alors qu’il n’aura plus droit à la bourse puisqu’il a redoublé trois fois. Khaled a le don de s’entourer et trouve toujours le moyen de se sortir des situations épineuses. Pour l’avenir, il est décidé à prendre les choses en main les unes après les autres. Avant tout, obtenir sa licence. Ce n’est pas la motivation qui lui manque. Il voudrait faire quelque chose qui ait du sens dans sa vie et puisse aider les gens. Il a sans cesse de nouveaux projets. Sa dernière idée, c’est de mettre en place une organisation de soutien à la parentalité qui mobiliserait des coaches, des thérapeutes et toutes sortes de professionnels. Il pourrait même y avoir des partenariats avec les hôpitaux et les maternités car il est convaincu qu’il faut prendre les choses en main dès la naissance. Il sait l’enjeu pour les enfants de grandir dans un milieu familial apaisé et protecteur. Ensuite, il réfléchira sérieusement à construire une relation sentimentale. Le nombre de fois qu’il a eu des accroches avec des filles mais qu’il s’est défilé car la petite voix habituelle lui disait : Comment tu peux prendre du bon temps alors que là-bas, ils souffrent ? Il ne laissera pas tomber sa famille, mais maintenant, il veut aller de l’avant.