Lettre à Alice

Samedi 17 mai 2014

Ma douce Alice,

Cela fait 2 mois que tu as pris ton envol.
Laisse-moi leur raconter ton départ, notre rencontre...

C’était un lundi, ce 17 mars, jour de la Saint-Patrick, la fête de ton papa et de ta mamie Patricia.
J’étais entrée à la Maternité la veille, accompagnée de ton papa, Samuel, ton papy et ta mamie. Juste avant, ton oncle est venu faire une dernière caresse sur le ventre pour te dire au revoir.
Puis ce fut au tour de tes grands-parents de te dire au revoir, une main sur le ventre, le cœur serré, des larmes dans les yeux.
Et quel déchirement lorsque ton grand frère est venu, tête à hauteur de mon ventre y déposer un bisou, puis un dernier câlin en disant « au revoir p’tite sœur », la mine grave de nous voir si triste.

Le processus d’interruption de grossesse avait déjà commencé, puisque les premiers comprimés étaient avalés, et cette sensation de la condamnation à mort, qui m’avait déjà tant marquée pour ton frère, et que je devais revivre encore une fois.
La rencontre avec l’équipe, la même depuis l’envol de ton frère Charly, les mêmes explications, les mêmes questions... juste le prénom et la couleur qui changent sur le bracelet de la Maternité : ALICE.
Voir le décompte du temps, sentir tes coups si vifs dans mon ventre, et tel un bourreau, moi, ta maman, qui a signé ta « non-vie » en bas d’une page, et mon corps qui, toi et Charly, vous a rendus malades et par lequel sera exécuté « le geste ».
Le « geste » comme ils disent, c’est tout simplement l’euthanasie anténatale : le médecin t’injecte un produit anesthésiant par le cordon, et injecte ensuite un produit qui arrête ton cœur.

Je dois leur raconter cela, ma douce Alice, car personne ne soupçonne ce qui se passe derrière les mots « j’ai perdu mon enfant pendant la grossesse », « J’ai subi une I.M.G (Interruption Médicale de Grossesse) »
Car oui, on se dit « moi aussi j’ai fait une fausse couche », « moi aussi, le cœur de mon bébé s’est arrêté », « tu as eu une césarienne et c’était fini ». Mais en réalité, ça n’est pas cela !
L’interruption médicale de grossesse, c’est au-delà de ce que l’on peut imaginer.
Rien de plus inhumain que ça, rien de plus absurde qu’il soit donné de vivre à une maman : avoir à prononcer « le choix de mort » à son enfant, avant même de lui donner la vie, être celle qui a transmis la maladie, et celle qui tiendra le rôle du bourreau.
Comment faire confiance à son propre corps après ça ?

Lundi matin, ton papa, les larmes aux yeux, trop silencieux, t’as bercée de ses dernières caresses dans ton bain de douceur.
Puis, me voilà partie au bloc opératoire où sera effectué « le geste foetucide », un dernier regard troublé de larmes qui ne s’arrêtent pas, vers ton papa, si perdu dans cette chambre quand le pire est à venir...

Au bloc opératoire, je sentais l’équipe assez troublée, essayant de combler les silences qui mettent mal à l’aise, essayant de faire comme si, de parler de tout et de rien, mais eux comme moi savaient bien ce qui arrivait : comment faire comme si alors ?
J’ai joué le jeu avec eux, je n’ai pas voulu que ce moment soit difficile pour eux aussi, car on ne peut jamais s’habituer, se blaser de moments comme celui-là.
Pose de la péridurale, installation des équipements de surveillance, une formalité.
Et puis, me voilà allongée sur ce brancard, bras tendus en croix, de chaque côté, attachées, perfusées, ventre à disposition : l’image du condamné à mort par excellence ! Ça ne pouvait pas être pire…
J’avais demandé à tout le monde d’avoir une pensée pour toi ce matin-là, pour que ton envol soit entouré d’amour, de pensées vers toi, pour que tu ne partes pas seule.
Ma douce Alice, encore pour quelques minutes, ton cœur battait, et tu m’offrais tes derniers coups de pieds, de mains, un véritable crève-cœur, quand je ne pouvais déjà plus y répondre par mes caresses.

Le moment devient silencieux, « solennel », les regards s’échangent entre le médecin qui arrêtera ton cœur, et l’anesthésiste.
A un moment, je regarde les yeux de l’anesthésiste à ma tête, les paupières fermant le regard pour dire « c’est bon, tu peux y aller » ..., et moi, fermant les yeux débordant de larmes, pensant très fort à toi, et espérant que quelqu’un t’accueillerait sur l’autre rive, peut être Charly serait-t-il au rendez-vous ?
Au moment précis où le produit est venu éteindre ton cœur, le silence est rompu par une alarme inhabituelle qui met en alerte l’équipe... puis elle s’arrête... puis elle reprend.
C’est une alarme aiguë, continue, celle que l’on entend sur les scopes pour signaler que le cœur s’est arrêté...
L’infirmier identifie l’origine de l’alarme : la prise "VIDE" qui s’est mise à sonner sans raison, il est 8h50.
A cette instant, j’ai compris..., tu m’as envoyé ce signe si symbolique : "VIDE". Et oui, mon ventre allait bientôt être vide... et il l’était déjà, vide de ton âme.
J’étais à la fois troublée, et rassurée de penser à cela, ça voulait dire que peut être, il y a une autre vie qui se poursuit ailleurs, et alors, on se retrouverait.

Commence alors le long temps du travail de l’accouchement.
La péridurale a mal fonctionné : d’abord, trop forte, j’ai eu des nausées, j’ai tremblé de tout mon corps, et puis l’effet s’est estompé et j’ai ressenti toutes les contractions, si fortes et régulières, toutes les 2 minutes, pendant plus de 2 heures.
La sage-femme et l’anesthésiste ne comprenaient pas que la péridurale ne fonctionne pas, ils étaient démunis face à tant de douleurs, physique et morale, ont remis des produits plusieurs fois, en vain.
Je vivais cet accouchement au plus profond de moi, j’acceptais cette douleur physique car elle marquait plus que jamais ton existence, elle prenait la place pour un temps de cette douleur morale si intense.

J’avais peur de te voir, ma douce Alice, car on ne s’habitue pas à mettre au monde un bébé silencieux et inerte, car encore une fois, la délivrance se fait dans des larmes de tristesse. Mais, sentiment ambigu, j’avais envie de te découvrir, de te prendre dans mes bras.
J’étais en colère que la vie m’amène à vivre cela encore une fois.
Je n’avais pas réussi à voir ton frère Charly lorsqu’il a quitté mon ventre, la peur m’avait envahie. J’en avais tellement souffert ensuite, tellement de regrets.
Il fallait que je te vois, te touche, t’embrasse, te porte, te parle.

J’ai pu faire tout cela, et heureusement, car penser à cela aujourd’hui m’apporte un peu de bien.

Il est 17h52, « six heures moins dix », comme disent ton papa et ton papy.
Depuis des années, ils ont très souvent regardé l’heure à cette heure précise, et en faisant la remarque, nous nous étions amusés un jour à dire qu’il se passerait quelque chose d’important dans leur vie à cette heure précise... l’heure de leur mort peut être ?
Là, nous savions : lundi 17, jour de la Saint PATRICK, à six heures moins dix, tu quittais mon corps pour toujours, heure précise de ta "non naissance". Nos regards se sont croisés, ton papa et moi, ma douce Alice, il ne pouvait pas en être autrement. Les mots étaient inutiles, on avait compris.

Ma douce Alice, tu as quitté mon corps ce jour-là, mais tu ne quittes pas mon cœur ni mes pensées.
Ton petit corps inerte sortait du mien, ton papa me serrait fort la main, la mine grave, et les larmes aux yeux.
Le silence était lourd, pesant, cruel, poignant.
J’ai demandé un temps de peau à peau avec toi.
Je n’avais pas pu le vivre avec ton frère Samuel, je ne pourrais peut être plus jamais le revivre à l’avenir.
Ton petit corps encore chaud est venu se poser sur le mien, ta main sur mon cœur.
Ton teint n’était pas celui d’un beau bébé en bonne santé, tant rêvé.
Mais tu étais tellement belle ma douce Alice, avec ton nez retroussé, tes cheveux blonds et étonnement longs, tes mains si douces, tes lèvres pulpeuses, ta bouille ronde comme celle de ton frère Samuel.
Quel gâchis, tu étais prête, tu étais là, aux portes de ta naissance.
3 kilos et 49 cm, un beau petit bébé.
Je n’ai eu de cesse de te regarder pour figer ton visage dans ma mémoire à jamais, je n’ai eu de cesse de caresser ta main, tes doigts comme s’agrippant aux miens.
Mais quelle douleur de ne pas connaitre le son de ta voix, de ne pas connaitre la couleur de tes yeux, quel déchirement que nos regards ne se soient pas croisés une seule fois !

Ton papa a fait de très belles photos de toi, de nous, de tes mains, tes pieds, tes cheveux, ton visage. Il a fait tes empreintes de pieds et de mains, puis il était auprès de la sage-femme pour t’habiller.
Tu es revenue dans mes bras, avec la tenue que nous avions choisie pour toi, la seule que tu porterais, et la petite couverture que j’ai cousue pour toi, qui t’enveloppait.
Une heure ensemble, tous les 3, pour un moment d’éternité, à jamais gravée dans nos mémoires. Un moment aussi étrangement calme et apaisé, plus rien d’autre ne comptait.
Et puis, il fallait te laisser, cette séparation déchirante, ton corps encore tiède...
Pour un « au revoir, à demain ma douce », avant les adieux, le jour de mon départ de la maternité, et ces douleurs sans cesse ravivées...
Ta tante et ta mamie sont venues te voir, elles t’ont trouvée belle, avec des ressemblances de ton frère.

Ton envol laisse dans son sillage notre peine immense, nos regrets, le manque de toi, abyssal.
Puisse un jour transformer ces sentiments douloureux, en sentiments de résilience, d’acceptation et d’apaisement, pour que ton envol soit plus léger, ma douce Alice.
Mais aujourd’hui, ma douce Alice, mes yeux sont trop lourds de larmes, mon cœur saigne tant que je ne peux transcender ma peine en apaisement.

Ma douce Alice, je voulais qu’ils sachent tout cela, comme on parle de la naissance d’un bébé, tu étais notre bébé.
Parler de cette rencontre si particulière peut choquer, être impudique, gêner ? Je m’en moque, car j’ai besoin de te faire exister.
J’aimerais que les tabous, les silences n’effacent pas ton existence.
J’aimerais que l’on ne craigne pas mes larmes quand on sera amenés à parler de toi autour de nous. Car elles auront permis de ne pas te faire tomber dans l’oubli, comme pour ton frère Charly.

Ma douce Alice, sois-en sûre, chaque jour qui passe, mon amour et mes pensées te parviennent par-delà ton étoile.