ce qui ne te tue pas...

Martin m’a dit : "tu as le choix, soit tu te fais Marie-Cécile, soit Émilie, à toi de voir". Je ne pensais pas même à ça, ou alors peut-être inconsciemment. J’étais surtout saoul, passablement saoul, comme tout le monde à cette heure tardive de la nuit. J’ai eu un bref mouvement de recul, comme un sursaut, et puis je me suis dit "ah bon ?".

J’ai erré prospectivement dans les pièces de l’appartement où avait lieu la soirée. Au salon, Émilie discutait avec Martin sur le canapé en fumant une cigarette. Dans la chambre, s’était formé sur le lit un agglutinement de corps, un tas humain qui gémissait, râlait et soupirait. On ne savait pas bien ce qu’il se passait là. Marie-Cécile était parmi eux. Il aurait suffi que je m’allonge à ses côtés et le tour était joué.

Je suis retourné à la cuisine. Sur le frigo, j’ai allumé un poste de radio, cherchant vaguement une fréquence dansante pendant qu’à la salle de bains des garçons faisaient un concours d’apnée en plongeant la tête dans le lavabo rempli d’eau. Émilie est venue me rejoindre et s’est placée face à moi, l’épaule appuyée au frigo. Elle m’a regardé, m’a souri. J’étais gêné. J’ai ouvert le frigo en recherche de quelque chose à boire et d’une contenance. J’y ai trouvé une bouteille de vin blanc que j’ai débouchée. Je ne me souviens plus en avoir bu. J’ai regardé Émilie et me suis penché vers elle pour l’embrasser.

C’est elle qui a pris les devants. Elle m’a emmené dans le salon. On a déplié le canapé et fermé les portes. On s’est glissés dans les draps et on a fait l’amour.

On s’est réveillés avec un fichu mal de crâne. Martin était parti. Max, le colocataire d’Émilie, aussi. On a appelé Max et on l’a rejoint pour une balade. La journée est passée, le mal de crâne pas. J’ai raccompagné Max et Émilie jusqu’à leur voiture, et puis on s’est quittés d’un faible salut. Ils sont rentrés à Strasbourg. Je suis resté à Lyon.

En cette période, j’étais en recherche d’emploi. J’avais fini mes études de géographie il y a peu, il s’agissait de s’y mettre. Je ne savais pas ce que j’allais trouver, si ça allait me plaire, si j’allais ou non devoir changer d’appartement, de ville. Deux jours après cette fameuse soirée, j’ai reçu un texto d’Émilie qui me disait avoir chipé mon numéro sur le portable de Max. Je ne savais pas quoi faire. La rappeler ? Mais où cela allait-il me conduire ? J’ai hésité, marché un peu dans la ville. Et j’ai appelé. Elle voulait qu’on se voie, que je vienne la voir à Strasbourg. C’était fou. J’en avais envie et j’avais peur.

Quelques jours plus tard, j’étais à Strasbourg. Dans le tram pour aller chez elle, on s’est embrassés. On a commencé à être ensemble. Je venais souvent à Strasbourg et puis on s’est vus à Nancy, à Montpellier chez ma sœur et chez ses parents dans le Nord. J’étais tellement éperdu que j’avais envie d’avoir un enfant avec elle. Je pensais, sans le lui dire, "voilà, tout ce que j’ai vécu jusqu’à présent, tout ce que j’ai enduré, en valait la peine, pour vivre ce moment, ce moment-là précisément".

Dans la foulée, j’avais trouvé un travail dans un bureau d’études à Besançon, à mi-chemin entre Lyon et Strasbourg. La vie me souriait, elle pouvait commencer, enfin. Pourtant, dès le départ, je n’étais pas bien sûr de mon affaire concernant le boulot. Je manquais de sens pratique, de méthode, de pragmatisme et j’y pensais souvent avec anxiété. Au bout d’un mois de travail, c’est devenu pénible et ça a commencé à se ressentir sur la qualité de mes productions. Je ne pouvais pas me retrancher derrière un bureau et faire comme si. C’était un petit bureau d’études, qui comptait sur moi pour faire avancer les choses. Je n’ai jamais pu redresser la pente, l’anxiété est devenue angoisse, puis bientôt licenciement à la demande de l’employeur. En fin de compte, je devais faire face à deux ruptures, puisque Émilie, peu avant mon licenciement, avait décidé de me quitter. Je me suis retrouvé seul dans mon appartement de Besançon, sans job, sans copine.

La dernière fois que j’ai vu Émilie, c’était à Strasbourg. Je lui ai pris la main, je ne voulais pas qu’elle me quitte. Puis nos doigts se sont disjoints. Elle est partie de son côté et je suis resté là, pétrifié, sans même avoir eu le courage de demander pourquoi. J’ai erré dans les rues de Strasbourg, le cœur meurtri. Un vieux monsieur s’est avancé vers moi et m’a dit « tu sais, l’important dans la vie c’est de rigoler ».

En fait de rigoler, j’ai passé les dix dernières années de ma vie à errer, de boulot en boulot, de ville en ville, de copine en copine. J’avoue, je n’ai pas franchement rigolé, au mieux ai-je entendu le rire sarcastique du trublion farceur qui gère les affaires du monde et des hommes et qui de toute évidence s’est bien moqué de moi. J’étais sans doute pas obligé de prendre ça au tragique mais ça s’est passé comme ça, le tragique a trouvé en moi un terrain propice où s’établir. J’ai lu Nietzsche et les autres philosophes, j’ai cherché un moyen, un biais, une tangente. J’ai longtemps voulu faire mien l’adage de Nietzsche qui dit que « ce qui ne te tue pas te rend plus fort ». Aujourd’hui, après avoir bien bataillé, et sans rien renier de la vie, j’ai tendance à penser que « ce qui ne te tue pas, ne te tue pas ».