COMME UN PINGOUIN (4)

Toute notre société glisse progressivement vers un modèle robotisé où les petites mains restent pourtant légion.
Les légumes surgelés que l’on n’a plus à couper, les courses que l’on fait à notre place et toutes ces tâches que l’on efface, ces gestes dont on perd l’habitude. Des vies en direction assistée. Sans cesse de nouveaux besoins, de nouvelles occupations. Le labeur ne disparaît pas pour autant. Il n’est que transféré à des masses, des cohortes de bras, silencieux et besogneux.
Tout s’organise d’une certaine manière autour de ce rite sacrificiel. L’usine réclame son quota d’hommes. On les écarte, on leur dit qu’ils n’ont pas le niveau. Ils sont juste bons à vendre leur force de travail, à se plier aux ordres. On les conditionne pour qu’ils se sacrifient. Résignés, ils finiront par aller pointer dans un atelier ou sur une plateforme. Pour faire ce que la société a prévu pour eux.
L’échec scolaire est organisé. Il faut constituer des armées de jeunes sans diplômes. S’ils acceptent d’y aller, c’est qu’on leur a fait croire qu’ils n’étaient pas capables de faire autre chose. Ce qui est, je crois, tout à fait inexact.
Dans les bureaux, le schéma est le même. Le travail, dans ces conditions de découpage des tâches à l’extrême est vidé de son contenu, de son sens et de son intérêt. Notre société génère une multitude de métiers que les petites mains peu exigeantes et habituées au pire, acceptent sans en faire un drame.
Les politiques se félicitent de l’ouverture d’une usine, ils déroulent le tapis rouge à Amazon à grand renfort d’exonération fiscale, mais ce ne sont pas leurs enfants qui iront travailler là-bas, qui trimeront dans des entrepôts glacés, à courir pour suivre le rythme des commandes internet.
A chaque ouverture d’usine, je pense avant tout aux hommes que l’on y enfermera. Je me refuse à faire mes courses au drive parce que je ne veux pas laisser cette tâche à d’autres. Les préparateurs de commande disparaissent. Ils sont invisibles. Tous ces nouveaux services qui nous permettent de gagner du temps créent de nouveaux métiers, de nouveaux emplois sous-qualifiés, cachés.
Aujourd’hui que je pense en être sorti, je regarde tout ça avec amertume. Je n’arrive pas à me dire qu’ils y sont encore sans être rempli de cette étrange mélancolie. Le vague-à-l’âme des travaux postés. Ils y sont encore. Sur cette chaîne ou sur une autre. Perdus sur l’open space. Leur avenir était tout tracé. C’est trop facile de dire qu’il en faut, qu’ils sont heureux, épanouis dans ce qu’ils font. C’est vrai qu’ils ont intégré cela, c’est leur vie et ils en tirent même une certaine fierté, un instinct de fraternité réunissant ceux qui savent. La souffrance en partage les renforce dans leur identité qui reste quoi qu’on en dise ouvrière.
Comment expliquer que tout cela tienne, sans révolte, comment accepter que d’autres vies plus belles que la vôtre viennent vous frôler, vous suggérer votre insignifiance, vous rappeler votre condition.
La seule chose que je ne parviens pas à expliquer, c’est la fierté de ces hommes et de ces femmes. La joie, la nécessité d’avoir un travail quel qu’il soit et le respect de la hiérarchie. Le travail est une dette dont on doit nécessairement s’acquitter. Même si la haine du patron est le sentiment le mieux partagé. L’asservissement est accepté, volontaire. Il faut travailler. Gagner sa vie. Quand vous vous retrouvez à exécuter les basses besognes pour un salaire qui ne vous permet pas de vivre, j’ai du mal à comprendre.
Le seul moyen de lutter est d’attendre que ça passe. On prie que le temps s’écoule vite. On distille de petites phrases qui en disent long sur cette dépression collective.
"Ça va comme un lundi", ça veut dire que la question ne se pose pas. Ça ne peut pas aller le lundi. Malgré les efforts pour oublier, ça va rarement. La semaine apparaît comme une sempiternelle rengaine dont on ne voit pas la fin. Le tire-fesse de la semaine, pour deux minutes tout schuss le week-end. Refaire la queue aux tire-fesses le lundi et recommencer dans l’espoir de cette descente fugace et parfois décevante. La vieille déprime du dimanche soir arrive vite.
Le mercredi opère son rôle de milieu de semaine et nous fait basculer du bon côté.
« plus que deux, on a fait le plus dur »
« Vivement vendredi ».
Et quand vient enfin le vendredi soir, « elle est cuite », quel soulagement.
Ces petites phrases n’ont l’air de rien, mais répétées chaque semaine, elles témoignent du paradoxe du monde du travail. L’homme court après la montre, il devrait regretter que le temps passe vite, que les semaines s’enchaînent. Ce qu’il y a d’invraisemblable, c’est de souhaiter que la semaine se termine alors que le temps nous fait défaut et qu’on ne pourra pas le rattraper.
On guette le vendredi soir, on va pouvoir se reposer deux jours, waouh, c’est la fête, merci patron. Quand on se réveille passé 30 ans de carrière, ça doit faire comme un petit pincement de se dire que le temps dont nous souhaitions qu’il passe vite pour profiter du week-end, nous a filé entre les doigts. 30 ans passés à attendre le vendredi soir pour souffler, c’est la vie qu’on sacrifie. Une aliénation insupportable.

La classe ouvrière n’a pas disparu, elle a migré vers d’autres ateliers plus modernes. Tous ces petits métiers se ressemblent bien plus qu’on ne le croit. La même répétition et le caractère interchangeable de l’ouvrier. Plus le remplacement est facile et moins l’ouvrier peut se plaindre. Le summum étant atteint quand le contrat est à la journée sur un poste qui ne demande aucune qualification. Si tu flemmardes, tu sautes. La précarité extrême.
De la même manière, mettre le doigt dans cet engrenage de petits boulots, c’est comme être pris dans une nasse. Plus tu restes dans ces domaines d’activité et plus il est compliqué d’en sortir. Une fois que tu as deux ou trois expériences de téléconseiller, les agences d’intérim ne te proposeront pas d’autres contrats. Si tu refuses une offre, tu sors du circuit de recrutement. Tu es téléconseiller, il faut t’y faire. Plus tu descends, plus il sera dur de remonter.
Je garde de tout cela une conception purement marxiste de l’organisation de notre société. Il paraît que le travail épanouit, construit l’homme. Je n’en ai jamais ressenti qu’aliénation et asservissement.
J’aimerais qu’on pense à eux plus souvent. Qu’on les considère, qu’on les honore. En ouvrant un sachet de légumes surgelés, un paquet de gâteaux, en cliquant pour valider une commande sur internet ou en appelant sa mutuelle. Sachez qu’ils sont là. Tapis dans l’ombre. Ne croyez pas que les machines œuvrent toutes seules.

Quant à moi, je ne suis toujours pas sorti d’affaire. Je pensais prendre ma retraite mais je ne peux pas. J’ai passé quatre années à faire vivoter une petite baraque à frites dont je vous parlerais peut être plus tard et me revoilà sur le marché du travail.
Cela fait quinze années que je travaille par intermittence. Tous les postes que j’ai occupés m’ont conduit vers les bas-fonds du monde du travail. Entre la culpabilité du chômage et la pénibilité des emplois que l’on me proposait, j’avoue avoir parfois choisi l’oisiveté.
Où s’est fait la bascule et où ai-je raté le coche ? Pourquoi y suis-je allé à reculons, quand d’autres fonçaient sans états d’âme ?
L’avenir m’ouvrait les bras et, à maintes reprises, j’ai l’impression de m’être débiné sans le faire exprès, pour m’échapper de l’inertie. Irrésolu, j’ai laissé les cabinets de recrutement et les agences d’intérim décider à ma place.
Finalement, de guerre lasse, je suis resté sur la banquise. J’y tiens compagnie à d’autres alcidés célestes, magnifiques de persévérance et d’abnégation. Dans la tempête, nous nous groupons pour nous tenir chaud. Nous faisons front.
Je n’ai plus aucune ambition, aucune logique d’enrichissement personnel. J’ai envie de tenter des coups et pas de me mettre à l’abri. Je ne thésaurise pas, je déambule.
Je n’ai pas pris le départ de la grande course à l’évolution. Je regarde les autres acheter des maisons, réserver leurs vacances six mois à l’avance. Je les regarde sans les juger. Ils ont le droit et j’aimerais parfois être à leur place.
Au lieu de cela, on se coltine la double peine des vacataires des étages inférieurs.
Des salaires épuisés avant le 15 du mois, des vacances à crédit, des journées à guetter les découverts sur le site internet de la banque, à jongler entre les déficits, les appels au secours réguliers.
Des étagères qui se peuplent de verres à moutarde, des morceaux de viande sous blister qu’on déniche à moitié prix, parce que personne n’en a voulu et qu’ils ne seront plus consommables après minuit, le mauvais vin qui vous fait regretter que le flacon importe autant dans l’ivresse, la boite aux lettres où se mêlent à parts égales les prospectus publicitaires et les rappels de factures comme les deux faces de ce monde absurde. Les rêves de possession qu’on nous fabrique et la réalité qui nous rattrape.
Tout m’échappe.
Je crois être devenu un loser authentique, je n’ai rien à gagner à cela et j’ai failli tout perdre. Mais je me maintiens en équilibre sur mon fil.
Je n’ai rien renié de mes principes, de mes rêves de gosse. Mais en même temps personne ne me l’a demandé. Je n’ai jamais eu de choix à faire. Ou si peu. Je suis resté en marge par défaut pas par choix délibéré. Mon parcours m’a ramené du côté des petites gens. Et maintenant que j’y suis, je m’y trouve bien, aucune envie de refaire surface, de gesticuler avec les puissants.
Il est préférable de s’extraire de la course, de rester naïf. De garder des yeux humbles, nouveaux, capables de compassion et de révolte. J’étais pris de bouffées de chaleur dès que je me voyais pris au piège dans cette vie de travail. J’organisais mon évasion. Pris d’un plein sentiment de liberté en quittant mes collègues d’infortune. Je me souviens d’avoir couru en sortant de chez Solly Azar pour la dernière fois. J’ai couru jusqu’à la gare, puis de la gare à chez moi en écoutant Bashung au casque.
« Couper court à l’appel de la brise
Et livrer le secret des banquises »
J’ai couru pour mettre tout ça loin de moi, pour ne pas qu’ils me rattrapent.
De petits boulots en missions d’intérim, j’ai l’impression que les galères me renforcent. Comme un venin puissant qui instillé au compte-goutte laisse le temps à notre corps de sécréter l’antidote au lieu de nous paralyser si la dose était administrée d’un coup.
Je voulais témoigner pour ceux à qui on inocule une dose létale à la naissance. Ceux qui n’auront pas la chance d’en sortir.

Depuis peu, ils ont pris l’intérim de nos vies,
nous préparent des destins radieux de call center.
Pendant qu’on courbe le dos pour des jours meilleurs,
ils dessinent à notre place nos nouvelles envies.
Nous aurons des carrières de travail temporaire,
les plateformes restent le pré carré des précaires.
Devant notre horizon, les murs de briques rouges,
délimitent la vision afin que rien ne bouge.
Les open spaces ont mis sous clefs nos états d’âme,
Le plateau nous éteint, l’atelier nous desquame.
A quoi ça rime tout ce temps que nous leur cédons,
pléthore de sous-métiers comme autant de baillons.
à s’échiner dans nos enclos informatiques,
Dictature du vacarme, vindicte mécanique,
opprobre du N+1, tropisme des bas-fonds,
les machines et les hommes qui tremblent à l’unisson.
Nous sommes translucides, éberlués d’espoir,
couverts de rage, héros debout, toujours sans gloire.
Las de se contenter de nos vies sans échos,
Un jour, il faudra bien qu’on leur montre les crocs.