Au bonheur des poubelles ?

Un jour avec Adama, chiffonnier.


De déceptions en surprises

« On descend. »
Arrêt Gourgaud-Paul Adam. Paris, 16ème arrondissement. Il est 5 heures du matin. Le bus, vrombissant, repart et nous laisse là, seuls, tous les deux, sur le boulevard, dans le silence et l’obscurité de la nuit.
« C’est par ici. »
Adama se met en route. Avec son corps fragile et mince, son dos légèrement voûté, il marche lentement, si lentement que je dois me forcer pour me mettre à son pas. Passé le boulevard, nous approchons des rues. Il m’indique à gauche :
« L’Ambassade du Togo. »
Immeuble de pierres blanches que seul le drapeau distingue de ceux qui l’entourent : hautes fenêtres aux bords sculptés, porte et balcons de fer forgé, les bâtiments, ici, ont tous des airs d’édifices. Á gauche, c’est l’Ambassade ; à droite, bien rangée sur le bas-côté du trottoir, grand bac à couvercle en plastique, c’est notre première poubelle. Je ralentis. Adama poursuit son chemin comme si de rien n’était.
« Celle-là, on la fait pas ? »
Adama se tourne vers moi. Il sourit.
« Tu n’y trouveras rien. Á moins que tu aies faim. Regarde. »
Il me montre l’enseigne en haut.
« C’est un restaurant. »
Il le savait déjà. Il connaît le quartier. La moindre de ses rues, de ses places et de ses poubelles. Quelques pas plus loin, une autre apparaît.
« Celle-là, on peut la faire mais je n’y ai jamais rien trouvé. »
Il ralentit. Il hésite.
« Il faut la faire. On ne sait jamais. »
Il rabat le couvercle.
« C’est aléatoire. »
Dans le bac, des sacs, en plastique, noirs et bleus. Sous sa casquette élimée par endroits, Ada-ma lève ses yeux sur moi.
« Tu veux essayer ? »
Il a un sourire en coin. Il doit deviner mon dégoût.
« Heu... Je regarde d’abord comment tu fais. »
Il va vite. Un à un, il palpe les sacs. Au touché, il sent. Restes de nourriture, épluchures ou papiers d’emballage, certains sacs sont mis aussitôt de côté. Pour d’autres, il hésite un instant. Il palpe un peu plus longtemps. Puis soit il met de côté, soit il ouvre. Rien d’autre dans cette poubelle que quelques vieux journaux sans intérêt. Et dans la prochaine ?
« Celle-là, il faut la faire. C’est celle du Japonais.
 Du Japonais ?! »
Bruit de plastique, Adama palpe et met de côté.
« J’ai compris qu’il était japonais le jour où j’ai trouvé son nom sur des billets d’avion. Il voyage beaucoup et il voyage loin. Un commercial probablement. Il doit bien gagner sa vie : il jette souvent, et souvent des bonnes choses. »
Pas cette fois. Aucun sac ne retient l’attention d’Adama.
« C’est aléatoire, il répète. C’est toujours aléatoire. »
Il répète le mot, « aléatoire », il le goûte. J’ai pu déjà le remarquer : Adama aime les mots, les mots précis, bien choisis, de ces mots qui sonnent savant, qu’il tient, dit-il, de l’Uni-versité où il a étudié à Lyon, à son arrivée du Cameroun, à l’âge de 20 ans, voilà près de 40 ans. Lyon, la ville de sa vie de famille et de l’auto-école dont il était le patron. Ça c’était avant – c’est « le passé » comme il dit –, avant la faillite et le divorce, avant la venue à Paris et les petits boulots perdus, avant la rue et la biffe : la vente de petits objets récupérés dans les poubelles.
Nous reprenons notre marche, en silence, dans la nuit noire, mal éclairée par les réverbères. Á l’angle de la rue, nous tournons quand, soudain, Adama se dresse et se fige.
« Un concurrent », me dit-il dans un souffle.
Tout au bout de la rue, une silhouette au loin. Un homme avec un caddie, à l’arrêt lui aussi, qui nous fixe.
« Je le connais. Tu le connais peut-être, il vend au marché. »
Je le connais peut-être de vue, mais il est si loin, la nuit est si noire que, pour le reconnaître, il me faudrait le connaître comme on connaît quelqu’un si bien qu’on peut l’identifier rien qu’à la posture de son corps...
« Il me connaît aussi. Il devrait partir. Il sait qu’ici c’est mon territoire. »
D’un bout à l’autre de la rue, les deux hommes, immobiles, se dévisagent en silence, genoux ployés, prêts à réagir, corps tendus, à l’affût. Le temps semble un instant suspendu. La silhouette finit par passer son chemin. Adama se détend.
« Tu vois, je t’avais dit, la déontologie du biffin, c’est celle du premier arrivé. »
Du premier arrivé, dans la rue ? Ou dans le carré de ces rues qu’il connaît sur le bout des doigts ? Du premier arrivé cette nuit ? Ou du premier qui, à force de nuits, en a fait son « territoire » ? Mais l’heure n’est pas aux questions. L’heure est au faire, au travail. Et puis il faut rester sur ses gardes, en alerte. La rue est le lieu des ressources comme elle est le lieu des dangers. Il y a les « concurrents », il y a les policiers.
« Ah ! Voilà nos amis. »
D’un signe de la tête à peine perceptible, Adama m’indique en face : une voiture de police avance droit sur nous. Adama se remet en route, tête abaissée, regard au sol et son dos, déjà voûté, semble se voûter plus encore. Je l’imite, je regarde au sol. La voiture passe son chemin.
« Au début, ils te contrôlent, pour s’assurer que tu n’es pas un poseur de bombes, me dit-il dans un sourire. Et puis ils te reconnaissent et ils te laissent tranquille. »
Mais trêve de discussion, il faut presser le pas. Il est bientôt 6 heures déjà et « l’ami, le concierge » ne devrait plus tarder, cet homme qui souvent garde pour Adama quelque objet de côté. Il faut être là avant lui, avant qu’il sorte les poubelles, pour être le premier et puis pour se faire voir, pour garder le contact. Á petits pas pressés, nous gagnons son immeuble. Ouf ! Il n’est pas encore levé. Les lumières ne sont pas allumées. Assis côte à côte sur un muret, nous l’attendons. Cinq minutes, et puis dix, le temps me semble long. Cela fait déjà près d’une heure que nous cherchons sans trouver. Il y aurait des tas d’autres poubelles à faire à côté. Mais « patience, patience » – Adama a senti mon empressement – « il faut savoir attendre ». Autour de nous la rue, doucement, commence à s’agiter. Quelques passants passent vite, Adama les reconnaît. C’est « l’homme de ménage du café qui fait l’angle », « le concierge d’à côté »... Enfin le voilà ! Le hall, tout d’un coup, est inondé de lumière.
« Bonjour Adama. »
L’homme tire avec lui les grands bacs en plastique qu’il gare au bord du trottoir.
« J’ai bien peur que tu ne trouves rien d’intéressant aujourd’hui. »
Adama remercie, d’un « merci » à peine audible et d’un mouvement de la tête, discret, poli. L’homme rentre aussitôt. Couvercles rabattus. Bruit de plastique touché, mis de côté, arraché. Adama finit par trouver : un petit cadre en bois qu’il vendra 2 ou 3 euros – pour chaque objet, il évalue –, un pantalon griffé qu’il pourra vendre 6 ou 7, des porte-clés, 1 euro pièce. Dans le grand sac qu’il porte avec lui, Adama range ses trouvailles. Rien de bien intéressant dans cette poubelle en effet et le courage commence à manquer. Mais la suivante, heureusement, nous réserve ses surprises : dans leur boîte, bien rangés, des téléphones portables, modèles récents, état neuf ; au fond d’un sac, un GPS, un casque audio de qualité… Adama note mon étonnement.
« Je t’avais dit, c’est aléatoire. Il faut garder l’espoir. C’est comme ça, le biffin attend toujours le coup de chance et le coup de chance arrive parfois. »
L’« aléatoire » n’est pas qu’une histoire de précarité du métier. L’« aléatoire », c’est aussi le hasard. C’est la biffe capricieuse et la biffe généreuse qui rend possible « la chance » que « le biffin » n’a pas eue sur le marché du travail. Quand Adama raconte, il dit que « pour en arriver là », il est « allé de déceptions en déceptions »… Ici au moins, les déceptions peuvent laisser place aux surprises.
« Mais pourquoi ils jettent des trucs pareils ?! Ils sont fous !, je m’exclame.
 Ils ne sont pas fous, corrige Adama souriant. Ils sont riches. Et ce sont ces gens-là qui font notre bonheur à nous. »
Il rit du paradoxe, il rit jaune.
Lentement, minutieusement, comme on manipule un trésor, il examine un à un les ob-jets puis les dépose dans son sac avec infinie précaution.
« C’est tout pour aujourd’hui. »
Il est temps de rentrer. Il est 7 heures passées. Les camions-poubelles vont bientôt arriver. Et puis le marché va se réveiller.

De l’art d’échanger

C’est lundi. Le lundi, les clients viennent moins nombreux que les samedis et di-manches. Ce n’est pas pour autant un moins bon jour de vente. Car la nuit du dimanche est souvent fructueuse : le dimanche, quand vient le temps, « les riches » font le tri chez eux, jet-tent. C’est pour ça qu’Adama tourne souvent, comme aujourd’hui, à l’aube du lundi. Ce n’est pas un moins bon jour mais c’est un jour plus tranquille. Le lundi, le marché tarde à se réveiller. À 8 heures, quand nous arrivons, il est en train de s’installer.
Sous le pont vrombissant du boulevard périphérique, à l’extrémité nord de Paris, juste à la frontière de Saint-Ouen et de son grand marché aux puces, de part et d’autre de la route, sur les trottoirs, les biffins sont en train de déballer. C’est ici que se concentre le gros de leur marché. Ici, les prix sont bas, rares sont les transactions qui dépassent les dix euros ; les clients, à l’image de leurs marchands, sont tous sans trop d’argent et tous ou presque ont la peau brune ou noire.
Mais ce n’est pas là où va Adama. Une fois passé le pont froid où s’engouffrent les courants d’air, nous gagnons les rues des Puces, ses boutiques et ses commerces, ses terrasses de café et ses petites maisons basses, où la police est moins présente, les prix plus élevés, la clientèle plus argentée. Dans ses rues, les premières, les plus populaires, aujourd’hui comme autrefois, malgré l’après-guerre et ses plans de « modernisation » qui majoritairement les en ont évincés, quelques biffins, chanceux, se mêlent encore aux brocanteurs. Nous passons la rue Fabre, atteignons la rue Lécuyer. C’est là que depuis bientôt vingt ans qu’il est au marché, avec le temps et les connaissances, Adama a sa place attirée.
Penché sur son étal qu’il finit d’arranger – sur un carré de tissu bleu, de la vaisselle ébréchée, quelques vestes et pantalons soigneusement pliés et des chaussures en cuir, un peu vieillies mais lustrées – un homme, la quarantaine, peau noire et chemise blanche, nous a vus arriver.
« Alors Adama, la pêche a été bonne cette nuit ? »
Adama répond d’un sourire et d’un petit hochement de tête. Il ne faut pas trop parler. Parce qu’ici, dit-il, « au marché, on ne sait jamais qui est qui ». L’ami, l’ami supposé, est toujours susceptible de mentir, de tromper. Parce qu’ici, souvent, les poches sont vides et qu’on est là pour les remplir, parce qu’en définitive on sait l’intérêt de l’autre fort comme le sien propre, il vaut mieux rester sur ses gardes. La méfiance est là dans l’air où elle vient se mêler – étonnant paradoxe – à une atmosphère de chaleur et de convivialité.
« Adama ! Tu vends du Renoir aujourd’hui ? », plaisantent deux jeunes hommes, noirs eux aussi, souriant, qui vendent, face à nous, des vieux câbles et des vieux téléphones.
Adama rit dans sa barbe grise. À nos trouvailles de la nuit, il a joint quelques objets qu’il avait avec lui dans son sac, dont deux petits tableaux qu’il a disposés les premiers, ados-sés, bien en vue, contre un poteau. À présent, tout en douceur, il étale au sol un drap gris. Il déballe : un petit poste de radio, un carrousel miniature à peine un peu cassé, des rouges à lèvre haut de gamme, usagés, une vieille lampe à pétrole et des boutons de porte anciens, deux ou trois magazines encore d’actualité, les porte-clés, le cadre, le pantalon griffé… Il a gardé de côté le gros de notre butin : le casque audio, le GPS et les téléphones portables. Avant de les mettre à la vente, il veut d’abord s’assurer qu’ils sont bien en état de marche.
« Regarde-moi faire d’abord. »
Adama veut m’apprendre à vendre.
« Après tu pourras te lancer, mais regarde-moi faire d’abord. Pour que tu comprennes bien le monde du marché. »
Les clients sont nombreux déjà et nombreux sont ceux qui s’arrêtent à l’étal d’Adama. On ralentit le pas, on se penche un peu pour mieux voir, on s’accroupit parfois pour toucher. Adama, dans un premier temps, s’efface, laisse le client venir à lui. Et puis, une fois que ce dernier s’est suffisamment approché, une fois qu’il est resté un temps à observer la marchandise, alors il l’interpelle, mais toujours en douceur, à sa manière à lui, d’un mot gentil, d’un mot pour rire :
« N’hésitez pas, c’est gratuit. »
Un mot discret dit à voix basse et presque avec gêne : son corps s’incline vers l’avant, il dit son mot, son corps recule, il sourit comme on s’excuse… Les clients tombent sous le charme.
« Combien la chemise ? Demande un homme d’un ton ferme, du ton de celui qui veut signifier qu’il n’est pas de ceux qu’on saurait amadouer.
Ah ! Mais c’est inestimable, tout à fait inestimable… Laissez-moi l’estimer. »
Sous sa moustache, l’homme décroche un sourire. Une femme s’arrête sur le maquillage.
« Pour être la plus belle pour aller danser ce soir ? »
Il rit timidement et elle rit avec lui.
Je me dis qu’il est habile, qu’en les charmant de la sorte, il peut mieux gagner leur ar-gent. Aussitôt Adama me met en garde. Le flot des clients s’est tari. Il profite de l’accalmie pour me traduire en mots ce que je viens de voir en pratique :
« Tu vois ? Il faut susciter l’échange, le dialogue. Finalement l’argent, c’est pas tellement ça l’important. Beaucoup de commerçants ne cherchent que l’argent, mais ils se trompent. La transaction marchande, c’est d’abord la communication. »
Non, ce n’est pas que l’argent, c’est vrai. D’autres qu’Adama me l’ont dit déjà. S’ils sont là au marché, tous les week-ends et chaque jour, souvent depuis très tôt jusqu’à tard dans l’après-midi, ce n’est pas seulement pour avoir les poches moins vides, c’est aussi pour « voir du monde » et « parler ». Se retrouver entre marchands que le partage et le temps lient par-delà la défiance, retrouver leurs clients quand ils sont devenus réguliers, en rencontrer de nouveaux. Ils sont seuls, souvent, le reste du temps. Depuis près de vingt ans qu’il est sans emploi, Adama n’a d’autres liens professionnels que ceux qui l’attachent au marché. Quant aux membres de sa famille, ses parents restés au pays, ses frères et sœurs immigrés eux aussi, son ex-femme et ses enfants, il s’en est peu à peu éloigné.
Son téléphone sonne. Un petit téléphone usé qu’il sort de sa poche, examine et range aussitôt.
« C’est mon ex-femme. »
Il a l’air contrarié.
« Je réponds pas. »
Depuis le fond de sa poche, étouffé, le téléphone, un moment, continue de sonner puis s’éteint.
« Elle veut m’imposer son bonheur. »
Tant bien que mal, Adama contient sa colère.
« Mais le bonheur, c’est relatif. Chacun son bonheur. Est-ce que j’essaye, moi, de lui vendre le mien de bonheur ? »
Au début, ils étaient en contact. Quand après la séparation, Adama a quitté Lyon pour monter à Paris et qu’il travaillait – vendeur de voiture, livreur et magasinier –, ses enfants venaient le voir et leur mère aussi quelquefois, à l’hôtel où il habitait. Mais depuis la fin de l’emploi salarié, depuis la perte du logement et le début de la biffe, les choses se sont compliquées. Elle lui a rendu des services. Elle lui a donné de l’argent. Il a voulu refuser mais comment refuser ? Il a pensé qu’il pourrait le lui rendre plus tard, quand la vie s’adoucirait. La vie ne s’est pas adoucie et depuis, en échange de tout ce qu’elle a fait pour lui, elle attend de lui qu’il change. Qu’il arrête de boire, qu’il trouve un vrai travail, qu’il prenne enfin sa vie en main.
Adama s’est replié derrière son étal, sourcils froncés, mine fâchée, quand un client l’interrompt dans sa réflexion.
« Combien les magazines ? »
Adama se détend d’un coup.
« Laissez-moi voir... »
Ce sont trois magazines, en bon état, récents. Avec son air avenant, ses vêtements bien coupés, l’homme n’a pas l’air riche, pas si pauvre non plus, « il faut faire à la tête du client ».
« Comme vous m’êtes sympathique… 3 euros, 1 euro pièce. »
L’homme sourit, feuillette, hésite. Adama s’approche d’un pas.
« Mais regardez. Regardez bien qui est en couverture. »
Liliane Bettencourt, l’une des plus grandes fortune de France et qui a, dit-on, récemment, donné beaucoup d’argent contre sa volonté.
« Moi je l’aime bien cette dame-là, continue Adama. Elle donne son argent. C’est une femme généreuse. »
L’homme sourit davantage.
« Ah ! Mais elle le donne pas à n’importe qui !
 Mais si, mais si, assure Adama. Il suffit d’amener les choses doucement. Il faut par-ler avec elle, engager la conversation. Ça se fait petit à petit mais, petit à petit, tu arrives toujours à tes fins. »
L’homme sourit encore davantage.
« 2 euros ? »
Adama laisse planer un silence.
« Bon allez ! L’homme se résigne. Va pour 3. »
L’argent, les magazines, passent de main en main. L’homme s’éloigne. Adama se tourne vers moi :
« Tu vois ça c’est un échange, un véritable échange, où tu peux négocier, discuter avec le client, d’égal à égal. »
Une égalité qui, ailleurs, se fait rare dans la vie d’Adama.

Comme si on était des chiens

Soudain, venu de nulle part, un cri : « Police ! »
Adama se précipite sur la lampe à pétrole qu’il met de côté pour mieux la préserver, aussitôt se saisit des quatre coins du drap qu’il replie sur la marchandise, resserre et noue pour en faire un ballot. Je n’ai pas même le temps de réagir que tout est déjà dans son sac. Autour de nous, partout, les biffins s’agitent – petits cris, pas de course, bruits d’objets qui s’entrecho-quent –, en moins d’une minute, presque tous ont disparu. Restent une poignée d’entre eux qui, comme Adama, l’air de rien, sont restés marchandise en main. Restent les clients interdits, les boutiquiers brocanteurs et les quatre policiers qui dressent les contraventions.
Adama est sauf, pas son voisin.
« Vente illégale sur la voie publique. C’est 200 euros, Monsieur. »
L’un des deux policiers rédige le procès-verbal. L’autre rassemble à coups de pieds la mar-chandise confisquée.
Les descentes sont rares rue Lécuyer, plus rares qu’à Paris où elles sont quotidiennes. Mais, depuis quelque temps, elles surviennent de plus en plus souvent. Après la crise de 2001, avec la hausse du nombre des biffins et la baisse du chiffre d’affaire des puciers, elles ont beaucoup augmenté. « Il faut faire le ménage aux puces », titrait en 2008 un article du Parisien, lutter contre ses maux : « vol », « contrefaçon », « insécurité », « vente à la sauvette ». Depuis, progressivement, les contrôles et la répression sont allés croissant dans ces rues des Puces les plus populaires, rue Fabre et rue Lécuyer. Les biffins sont parmi les premiers visés.
Adama s’éclipse un moment :
« Tu me gardes mes affaires ? Je reviens. »
Le temps pour son voisin de tenter de riposter :
« J’ai pas l’argent Monsieur. Comment vous voulez que je paye ? J’ai même pas l’argent pour manger ! »
Le camion arrivela marchandise est chargée, Adama est de retour. Du fond du sac qu’il rap-porte avec lui, il me montre : une bouteille de vin...
« Côtes-du-rhône. 1 euro 50. Il n’y a pas de petites économies. »
… et trois verres en plastique.
« Les gobelets, ils me les donnent. Parce qu’ils me connaissent. »
Le premier est pour moi, le deuxième pour lui et le dernier pour son voisin.
« Tiens ! Quand il n’y a plus d’espoir, il y en a encore. »
D’habitude, Adama n’aime pas trop les Arabes, « toujours à chercher leur profit au détriment du tien ». Mais celui-là, il le connaît, un peu, et il l’aime bien. « C’est un jeune, un novice », qui vend depuis qu’il a perdu son emploi de mécanicien, en attendant de trouver autre chose, en attendant le RSA qui n’arrive pas.
À l’aide du tire-bouchon qu’il garde toujours avec lui, Adama ouvre la bouteille, nous sert et nous présente :
« Abdel, Mélanie. »
Abdel sert ma main sans me voir, la range aussitôt dans sa poche et soupire.
« C’est de l’injustice. De l’injustice », répète-t-il en colère.
Adama opine de la tête.
« On peut crever qu’ils s’en foutent ! »
D’autres se sont approchés, marchands de retour, clients désoeuvrés, qui opinent eux aussi de la tête.
« Comme si on était des chiens... »

L’envers du monde

Il est midi. Petit à petit, le marché s’est réinstallé. Mais il est moins dense et moins agité. C’est l’effet des descentes. C’est aussi l’effet de l’après-midi. L’après-midi, les clients se font moins nombreux, les transactions moins fréquentes et le temps s’étire.
Autour d’Adama, un groupe s’est formé. Abdel est resté et l’alcool lui a rendu le sourire. Malik l’a rejoint, il avait fini sa journée. 15 euros, c’est assez pour vivre jusqu’au soir et payer sa tournée de bières. Un client d’Adama est resté lui aussi. Depuis des années qu’ils commercent, ils se connaissent et, souvent, partagent, passé midi, la parole et le vin. D’autres encore se sont ajoutés. Ils sont marchands, clients ou juste habitants du quartier. Ils sont Maliens, Soudanais, Algériens, Marocains… D’ordinaire séparés – l’ethnicité tend d’habitude à structurer les alliances et les inimitiés – Arabes et Noirs sont un moment unis. L’alcool délie les langues et les histoires des uns, des autres, similaires, entrent en résonance.
Moktar se souvient du « bon vieux temps », à l’époque où il avait encore un bel appar-tement, une femme et des enfants.
« On vivait bien. On avait pas beaucoup mais on manquait de rien. Et puis on était en famille… »
À l’époque, Moktar était chauffeur routier.
« Je roulais, je roulais. J’aimais ça, moi, rouler, c’était mon métier. »
Mais un jour qu’ils s’étaient disputés, sa femme l’avait quitté. Elle avait gardé les enfants, gar-dé l’appartement, elle s’était remariée. Mal hébergé par son frère, il s’était mis à boire, et contrôlé par la police un soir, alcoolisé, où il conduisait, il avait perdu son permis, s’était fait licencié.
« Et rien, pas une prime, après treize ans d’ancienneté ! »
Les autres approuvent en silence, le regret du passé, le sentiment de la perte et celui de l’injustice. Eux aussi semblent se souvenir : leurs regards se perdent dans le vague et leurs visages s’attristent. Point n’est besoin de mots, on sait. On devine par projection. La souffrance se partage en silence.
Mais on n’est pas là pour broyer du noir. On le broie bien assez déjà quand on est seul, la semaine, et qu’on tourne en rond dans sa tête. Au marché, les week-ends, on est là pour sortir de soi. Et si on partage parfois la souffrance, c’est le rire en premier qu’on aime à partager, au marché, lieu de la fête et de joie populaire.
« Ah te voilà toi ! »
Mohamed est arrivé. Benoît, peau noire et chemise blanche, aussitôt l’interpelle :
« Toi, l’Arabe, le non-civilisé ! »
Éclats de rire partagés. Mohamed veut rétorquer :
« Nous on n’est pas civilisé ?
 Dans vot’ pays, y’a même pas l’eau, même pas l’électricité !
 Et vous, dans vot’ pays à vous, les plus intelligents, c’est les ânes et les chameaux ! »
On est là pour plaisanter, pour passer du bon temps, un temps de trêve au coeur d’une vie-combat quotidien. On parle fort, on joue, on rit et on rit en particulier du discrédit qui colle à nos peaux d’étrangers. On parodie les colons, on se travestit en puissants et on met le monde à l’envers un instant.

Rien de rien

Adama est saoul. Je n’ai même pas réussi à finir mon verre – il est tôt, le vin pique – qu’il a eu le temps de finir la bouteille, d’en acheter une seconde et de la finir elle aussi, presque à lui seul et sans rien manger. Quand il va et vient derrière son étal, il titube légère-ment. Mais la plupart du temps, il reste sans bouger, sans parler, en retrait, dans son coin, dans sa bulle on dirait, et son corps dodeline. Le groupe, autour de lui, s’est peu à peu dispersé. Il est 18 heures, ça y est, la journée de vente est terminée. Adama rassemble ses affaires.
« Je t’invite à la maison ? C’est tout à côté. »
Il m’a raconté déjà, le squatt où il habite à deux pas du marché. C’est un de ses clients qui l’y a invité. « Un artiste fauché ». C’était il y a deux ans, un jour qu’Adama vendait une étrange statue dénichée au hasard des rues. L’homme la convoitait mais il n’avait pas l’argent. Il la convoitait tant, « il avait l’air sympathique », Adama la lui avait donnée. En échange, « l’artiste » lui avait proposé d’occuper l’une des chambres du garage aménagé qui lui servait à la fois de logement et d’atelier. Cela faisait alors des années qu’Adama tantôt dormait à l’hôtel et la plupart du temps dehors.
Je le suis. Il marche devant moi. Sa tête et son corps balancent. L’une de ses mains fait des ronds dans l’air, l’autre porte son sac, plus léger qu’au matin. Vide des magazines, des rouges à lèvre et de la chemise. Vide aussi de la lampe et des boutons de porte achetés 10 euros par un brocanteur qui saura les revendre à profit. Restent les porte-clés, le cadre, le poste de radio et le carrousel… Quelques 20 euros la journée. C’est à peu près ce qu’il gagne en moyenne et qui vient compléter le RSA qu’il touche à chaque début de mois. « C’est assez », à ce qu’il dit, pour « vivre correctement », sans loyer à payer ni dépenses « inconsidérées ».
Lentement nous allons au nord, par les petites rues de Saint-Ouen. Pas loin, c’est là, le grand rideau de fer et dessus la porte en métal qu’il ouvre d’un tour de clé. Grand espace tout ouvert, haut, très haut de plafond, inondé de lumière par les fenêtres du toit, peuplé de tables à tréteaux, de bouts de bois, de pots de peinture, de toiles et de sculptures… Il faut monter l’escalier en colimaçon pour atteindre la mezzanine, c’est là, la chambre d’Adama. Un duvet sur un matelas, une chaîne Hi-Fi, quelques livres sur une étagère, de la vaisselle dans l’évier et des sacs et des sacs pleins, sûrement, de marchandise. D’un signe de la main, Adama m’indique le lit. Je m’assois. Lui pose ses affaires et puis va laver des verres. Son corps dodeline encore, je l’observe et je m’étonne : c’est comme s’il avait changé. Comme si la douleur l’avait quitté. Celle qu’il y avait dans ses jambes, tout à l’heure, quand il marchait, dans ses gestes mesurés et dans son dos voûté. Il a l’air souple tout d’un coup, souple et léger, presque élastique.
Sur le parquet, il dépose les verres et les remplit de vin. Il prend le sien, il boit, il goûte et sourit de plaisir, les yeux fermés. Il va vers l’étagère, allume la chaîne Hi-Fi. La musique monte, puissante, envahit la pièce. Adama, sans me regarder, le doigt levé, m’invite à écouter.
« Non, rien de rien... »
La voix forte d’Edith Piaf grésille et nous enveloppe.
« Non, je ne regrette rien... »
Accroupi sur les enceintes, Adama se laisse bercer.
« Ni le bien qu’on m’a fait... »
Il danse.
« Ni le mal. Tout ça m’est bien égal... »
Ses bras, ses mains dessinent des cercles, sa tête roule et son dos s’arrondit, se soulève. Il danse ainsi longtemps, tout en souplesse, en silence et les yeux fermés, souriant, comme em-porté par l’alcool qui allège le poids de la vie, transporté par la musique qui l’embellit.

De déceptions en déceptions

« Quand même, t’en vas pas faire la biffe »
Adama a l’air soucieux. Nous sommes dans le bus, sur le chemin du retour de notre tournée des poubelles, en partance pour le marché.
Passé mon dégoût du début, je me suis essayée, moi aussi, à récupérer. Dans la pou-belle pleine de téléphones, j’ai fouillé, j’ai trouvé des vêtements pour femme, des sacs et des bijoux.
« Tu peux les garder si tu veux. »
J’ai continué de fouiller, ravie, émerveillée. Il a regardé sa montre :
« L’heure tourne. Il faut y aller. »
J’ai ri.
« J’arrive plus à m’arrêter. »
Sur le moment, il s’en est amusé. Mais manifestement, il a fini par s’inquiéter.
Le bus nous ramène, depuis les riches rues du 16ème, à celles, populaires, des bords du 18ème.
« Quand même, t’en vas pas faire la biffe. Continue des études, c’est mieux. Moi, tu sais, je fais ma p’tite brocante et je suis pas malheureux mais j’ai pas choisi de faire ça. Je suis allé de déceptions en déceptions pour en arriver là… N’y prends pas trop goût. »