Le premier jour du reste

Un don d’organe.


Un sentiment étrange de s’être trompée d’ennemi pendant si longtemps. Maladie déclarée sur des malentendus, déchéance et dégradation de la qualité d’une vie pas encore vécue. J’ai cru trop longtemps à un coup monté de toute pièce contre moi. On vous dit en péril, on vous déclare condamnée à dépendre d’une sorte de machine (rien que d’y penser j’en ai des frissons) qui exécute à votre place des actions que le corps lui-même n’est plus apte à faire. On vous annonce aussi que vous dépendez de la mort d’un autre être humain.

Alors on avance, où on n’a pas choisi, en croyant pertinemment que c’est un mauvais rêve, que quelqu’un va venir vous réveiller. On vous parle de liste d’attente, mais même ça, cela ne vous enchante pas. Une greffe pédiatrique, un enfant... Comment accepter que votre vie puisse valoir mieux que celle d’un enfant ?

Une semaine pour que tout bascule, que cette rancœur et ces pensées nauséabondes évoluent, changent, puis disparaissent. Une belle étoile me direz-vous ? Honnêtement, moi-même je me le demande. Comment croire que la vie, celle qui tue et qui nous fait défaut tant de fois pourrait en si peu de temps m’apporter tant de choses ?

On vous appelle, vous tremblez, vous perdez toute notion de respiration. On se demande si on veut réellement que ça se réalise. Tout le monde sourit, se réjouit pour vous, alors par déduction on considère que l’on se doit d’être heureuse. L’instant le plus délicat : comment réagir ? L’opération ? On ne réalise pas vraiment : « Concentrez-vous sur votre respiration ! ». Cette phrase de ma vie d’avant résonne dans ma tête comme une musique de fond, et on s’exécute sans savoir si on entendra encore quelque chose à notre réveil, s’il y en aura un... Et puis on a peur de ne pas y croire et de tout foutre en l’air. On dit toujours que le moral fait 50 % du travail, avoir le désir de revenir.
Alors j’ai fait confiance à ces hommes en blouse blanche, à tous ceux qui ont toujours cru en moi et qui me disent battante. Besoin de se prouver à soi-même que l’on peut vivre avec ses douleurs, qu’on peut apprendre à composer avec. Et puis le réveil est là, dur et brutal mais il est là. Alors on se dit : « C’est déjà ça. Je suis en vie. » Tant que je peux le dire c’est déjà beaucoup. Pour un instant indéterminé vous perdez toutes vos facultés quotidiennes : parler, marcher, même respirer vous semble irréalisable. Vous ne réalisez pas vraiment ce qui s’est passé ni si tout s’est bien passé, ni qui vous entoure, vous ne comprenez même pas ce que l’on vous raconte. Vous subissez votre état et les circonstances du moment présent.

Et puis les premières heures passent, les soupirs s’espacent, le cœur s’allège et vous commencez à réapprendre à vivre, avec une sensation étrange d’être différente. Les hommes en blouse blanche reviennent pour vous dire que tout va bien que tout ce qui faisait de vous quelqu’un de malade vous rend à présent à peu près normal. Certes tout est relatif, la normalité est bien loin de vous mais elle vous rattrape. J’ai pris conscience à cet instant précis que des inconnus m’ont sauvée, que grâce à eux je n’ai pas connu l’enfer de la maladie ni l’attente interminable de la greffe. Comme à chaque épreuve, je suis là, debout et bien actrice et non spectatrice de ma vie. Mon dieu que j’ai changé : le bonheur c’est ça ! Savoir que l’on vous aime, que l’on croit en vous et surtout qu’à l’heure qu’il est je crois en moi.
Votre grande question : « C’est pas bizarre de vivre avec le rein d’un autre ? » Ma réponse à ma grande surprise est non. On se sent vivant on se sent léger et reconnaissant. Puis il ne faut pas oublier que je ne suis pas à l’abri d’un accident et qu’il soit nécessaire de prélever mes organes pour sauver d’autres êtres qui auront, à ce moment, la chance de revivre comme moi aujourd’hui.
Comme je dis toujours, je ne suis pas surhumaine, le temps nous apprend juste à surmonter ses obstacles. Si c’est à nous que ça arrive c’est que l’on a les épaules pour le supporter. « My home is anywhere » à cet instant, les écouteurs dans les oreilles, ma plume à la main et le cœur à découvert je me sens chez moi dans ce lit d’hôpital.
Je sais que les maux de la vie quotidienne, les dangers que j’encours vont me tourmenter mais rien de plus. Je me battrai comme je l’ai toujours fait. Le mot « merci » n’est pas assez grand dans cette circonstance pour montrer ce que je ressens pour la famille du donneur. Je n’ai plus qu’à vivre ma vie du mieux que je peux, du plus profond de mon être pour prouver que la famille a eu raison d’accepter de faire ce don.
Si j’ai toujours ouvertement parlé de ma maladie, ce n’était pas pour me faire plaindre mais pour prouver qu’on ne voit pas ça uniquement à la télé ou dans les films. Que le don d’organe sauve des vies.