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Je suis l’ombre fatiguée qui nettoie vos merdes en silence -
par Anaelle Sorignet

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Publication : 5 février 2014

Durée de lecture : 6 mn

Nombre de mots : 1350

Il y a parfois des expériences qui vous "font carburer au café et à la colère". Celle-ci en est une. Que faire de l’odeur d’huile qui persiste ?

Je traîne ma silhouette molle dans tous les recoins et on ne me voit ni mieux ni moins bien que sous cette lumière de grande surface.

Le texte édité et illustré dans Nouvelle Vie Ouvrière :


28 commentaires :

  • Une lecture savoureuse. Un texte syncopé au rythme du fast-food. Une noirceur à faire passer Cioran pour un optimiste béat. Le retour du cochon comme propre de l’homme. Un texte qui laisse un goût (de frite ?) étrange, aussi enthousiasmant sur la forme qu’il est désespérant sur le fond. On aimerait tellement que ce ne soit qu’une fiction pour ne pas se retrouver groin à groin avec ce type d’animal. Merci de votre témoignage.


  • lecture d’aujourd’hui dans libération, de Roland gori, psychanalyste, de son livre dernier : "faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?" Canguilhem le dit : l’horizon d’une société de la norme, c’est la société animale, gori ajoute : où chaque individu est une pièce détachée de l’espèce en vue d’une production collective... on peut-être heureux comme ça, on peut être heureux comme une bête, comme un robot." C’est joli non, quelquefois l’intelligence donne une claque mais ça fait moins mal que la réalité, bon courage jeune demoiselle vous osez bien. gavroche.


  • Chère Anaëlle,
    je vous rends la pareille. Votre texte est une claque qui résonne et qui raisonne. Sans aucun doute, le meilleur que j’ai lu sur cette plateforme.
    Au fond, je ne sais pas ce qui est le plus inquiétant : les promesses de bonheur vendues par McDonald’s dans leurs campagnes de recrutement ou encore la négation systématique de l’humain derrière la casquette... En tout cas, une chose est sûre, la malbouffe n’a jamais aussi bien porté son nom.

    Je ne crois pas faire partie de ces clients "gloutons et désobligeants" mais je tâcherai de bien mettre les formes la prochaine fois que je mettrai les pieds dans un McDo... Ce ne sera peut-être pas pour bientôt, le traumatisme est parti pour durer... ;)

    Bon courage et continuez d’écrire, on ne sait jamais !

    Roman


  • Je suis très touchée par vos remarques. L’objectif est, vous l’avez bien compris Roman, d’attirer un peu l’attention des gens sur l’humain derrière le comptoir, que ce soit à la caisse du fast-food, aux cabines d’H&M ou au guichet de la RATP...
    Les insultes et les mauvais comportements sont finalement assez rares. En revanche, l’indifférence, l’inattention, le manque de politesse (seulement quelques "bonjour" spontanés dans un service de 4h, eh oui), l’absence de sourire sont des rengaines quotidiennes et quiconque aura fait l’expérience d’un métier au contact du "public" pourra en témoigner. Difficile de mesurer les dégâts que cela fait sans en avoir fait l’expérience soi-même, mais si ce témoignage peut servir à vous faire redoubler d’attention, il aura atteint son objectif :-)


  • Bab :

    ah oui Gavroche... Moi aussi j’ai pensé à Roland Gori en lisant le récit d’Anaëlle et ce soir en allant acheter son livre " la fabrique des imposteurs" à la fnac je me suis dit qu’il ne fallait pas oublié de saluer le monsieur de la sécurité qui est à la porte et que l’on ne remarque pas ... Merci Anaëlle
    Béatrice


  • La colère est nécessaire. C’est le dernier moyen pour ne pas sombrer et se faire avaler par cette marée d’absurdité. En mettant des mots là-dessus. O combien salutaire. Tu reste une belle personne. A condition de ne pas retourner tout cela contre toi.

    C’est bien de nous renvoyer à la face ce que nous faisons de notre humanité. A force de tout accepter, de se coucher devant la dictature de cette économie sans âme. A force de devenir un abîme d’égoïsme. La négation de ce qui nous a faits.

    Ah, une chose encore. C’est très bien écrit. Le balancement des mots est à la hauteur du message qui occupe une intelligence magnifique. Il y a un vrai talent. Le bac n’y pourra rien.

    Au fait, je tutoie sur internet. Parce que je veux quand même un autre monde. Ca n’a rien à voir avec ce putain de mépris condescendant qu’on s’envoie dans ces lieux. Et puis, aller bouffer chez McDo avec un chemisier Chanel….

    Amicalement


  • gavroche :
    allez je vais faire mon vieux con. Je me souviens j’ai vécu poil aux zoreilles une période comme cela. J’avais fait l’école hôtelière, diplômes en poche et hop à Paris. En fait on me demandais de ramasser les cendriers les changer, toute la journée, je ne faisais que des taches ingrates et évidemment j’étais très mal de tous cela. Changement départ en Bretagne hip je me retrouve à servir des petits rouges au comptoir. Pas de désespoir changer de lieux change de perspective de chaleur de relation à l’autre. Un pt’it tour dans le Finistère nord face à la mer....


  • @Gavroche :
    Ce qu’a vécu Anaelle est significatif de notre époque. Différente de celle que nous avons connu dans les années 60-70. Bien sûr, les hommes n’étaient pas foncièrement meilleurs. Mais confrontés à une société moins dure. Dans laquelle il était plus facile de changer d’emploi. Où les donneurs d’ordres n’avaient pas d’exigences aussi radicales. Toutes choses qui font que la population se replie sur elle-même et que chacun devient plus indifférent à l’autre. Plus exigeant pour son minuscule confort. Question –fausse- de survie.

    Les humains ne sont ni bons ni mauvais. Chacun est capable du meilleur comme du pire. Cette société s’adresse à notre mauvaise part. En nous crétinisant. Voir M. Lelay avec la pub sur sa chaîne de télé. Ces mêmes qui nous mettent en colère ne sont pas perdus pour l’humanité. A condition de s’adresser à leur meilleur part. On n’en prend pas le chemin. La colère, ça sert à dire cela. A nous réveiller. A nous regarder vivre.

    Amicalement


  • Votre récit est captivant et je comprends bien ce que vous pouvez ressentir.
    Malheureusement, le monde du travail, en général, s’est déshumanisé. On demande toujours plus, plus vite, et les gens se défoulent auprès des vendeurs quels qu’ils soient. C’est bien vrai que le respect s’est perdu, enfin ne généralisons quand même pas, et les enfants sont rois dans ce genre de lieu. Vous êtes courageuse, et en rentrant chez vous, oubliez bien vite et ne vous sentez pas personnellement visée par l’attitude de votre "entourage".
    Pensez à vos études et à votre future carrière. Mais je reconnais que tout cela n’est pas facile pour vous.
    Travailler dans un fast-food ce n’est pas facile !
    Je vous souhaite une bonne journée,
    Bien à vous,
    Anne-Christel


  • Cette rage je m’en souviens. Elle est donnée ici, intacte et parfaitement universelle. Avec l’âge elle prend d’autres formes. Il advient surtout qu’on la décèle pour ce qu’elle est et qu’on arrive parfois à s’y sentir en fraternité.
    Maintenant que j’ai 45 ans, j’ai envie de faire un câlin à cette petite jeune-fille qui sent la frite et de l’inviter à prendre un thé à la maison.
    Ne lâchez pas vos rêves, écrivain vous l’êtes déjà. Ce n’est pas l’édition qui fait l’écrivain. C’est l’écriture.


  • Bravo. Quel bien ça peut faire de voir quelqu’un qui livre sa rage et avoue ses sentiments de haine, cette haine qui n’est bien sûr pas le trait d’une personne mauvaise mais pur produit sur un corps et un esprit sain d’un environnement malade. Récit à chaud mais dont on sent bien qu’il a été mûrement écrit. La pression des journées de boulot est traduite de manière aiguë dans la tension du texte et de saisissantes saillies ("j’imagine des sabots fendus dépasser des joggings...") nous tendent un miroir au tain cru et pas déformant du tout, hélas ! Pour reprendre Hélène Vignal, l’écrivain est là.


  • Vous nous faites sentir les odeurs de friture. Votre récit est puissant, très efficace dans l’évocation. Votre carrière en fast-food a-t-elle au moins eu le mérite de vous découvrir ce talent d’écriture ?


  • Une écriture moderne, incisive, agréable. Je vais demander à mes enfants d’être précis lorsqu’ils commandent un hamburger.

    Du talent tout simplement.

    Merci.


  • Oh ! j’adore... je me reconnais, il y a quelques années où j’ai moi même tenu ce job avant de prendre moi aussi mon courage à deux mains pour enfin quitter ce monde.... monde bien gras.


  • Bravo !!! un texte de mots et de maux !! De l humain dans l inhumain !!! beau témoignage.


  • L’été dernier j’ai effectué une marche de1500 km, dormant sous tente. Les gens que je rencontrais me disais quelquefois que j’étais courageux. "non, je leur disais, le vrai courage c’est celui d’une nettoyeuse, seule, dans un bureau, à 9 heures du soir". J’aurais aussi pu prendre l’exemple d’Anaelle !


  • comme le client est roi... Cela donne-t-il au roi tous les droits ? je crois que nous avons perdu la notion de devoir, qui va de paire avec celle des droits, celle d’effort comme contrepartie du mérite... vous soulignez notre volonté de tout avoir maintenant tout de suite sans rien donner en retour.


  • Le sujet ne porte pas à sourire, mais c’est si bien écrit ! J’ai adoré !


  • Bravo, vous avez réussi à faire passer toute cette colère (bien compréhensible) avec un humour fulgurant. J’ai notamment apprécié "mal élevé, malotru, malsain..malbouffe" ; vous avez compris, j’ai adoré.


  • Très bien écrit, très agréable à lire. Joli texte qui met des mots sur un travail dont on soupçonne la difficulté sans jamais la saisir tant qu’on ne s’y est pas frotté.


  • Texte très violent, animalesque, très fort. Entre truismes et kafka et on s’en prend plein la gueule
    . C’est ce que je préfère, ce regard sans pitié pour les clients, nous, qui n’ont pas un seul regard humain dans toute cette tragique farce.


  • Pour ma part, je trouve ce texte inconfortable car quelque chose me gène, le mépris pour les gens.


  • Chère Myriam, je n’ai aucun mépris pour les gens, sinon je ne viendrai pas lire leurs histoires sur ce site. Il y a dans ce texte la colère, la fatigue et la tristesse face au mépris des uns pour les autres. J’espère qu’il rappellera à chacun l’humain derrière la caisse, le téléphone, le comptoir...


  • bravo et merci, moi qui n’ai pas lu un livre depuis au moins 5 ans, votre texte me redonne l’envie d’ouvrir des livres
    et franchement, je pense qu’une mise en image serait géniale.
    je vous verrais bien filmer une journée de travail au service en accéléré, avec votre texte en voix off ;
    l’autorisation de ronald pour filmer...c’est pas gagné et en "caméra cachée" ça doit être trop roots
    animation en pâte à modeler, ça, ça déchirerait


  • Super texte pour une journée de travail dans un fast Food sommes toute normale un vrai régal, merci


  • Bonjour Anaelle,
    Merci pour ce beau texte, qui a toutes les qualités : unité, violence, lucidité.
    Hanna


  • Ca ne me dérangerait pas d’acheter 80 pages d’anecdotes grinçantes, cinglantes et rugissantes comme celles-ci. J’en achèterais même volontiers plusieurs exemplaires pour les distribuer à la sortie des fastfood (pas à l’entrée, j’aurais trop peur qu’ils se torchent les mains et la bouche avec...). Belle écriture : j’ai ris devant la bêtise humaine.


  • Il y a quelque chose de gênant dans ce court extrait : c’est l’incroyable mépris qui transpire quasi partout. Vous n’aimez pas les "gros", vous n’aimez pas les vieux... vieilles que vous qualifiez de... rombière (pour certaine).
    ça dessert vraiment le récit. Qui du coup ressemble plus à un exutoire : de votre colère, de vos rancoeurs, amertumes et autres frustrations que vous prêtez si complaisamment à ces immondes autres... que vous (collègues, clients, managers, etc).



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