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Mes yeux écoutent

par Marie-Cécile Crance , 20 janvier 2016 - Permalien : http://rlv.cc/a279

Marie-Cécile Crance est professeur d’EPS dans un collège d’Aulnay-sous-bois.


Ce matin j’ai les yeux brumeux et le réveil difficile. J’ai passé une partie de la nuit à flâner de récits en récits. J’habite un petit studio de l’est parisien et dès le hall d’entrée j’ai senti que quelque chose en moi avait bougé. Les boîtes aux lettres… Une sensation étrange, c’est comme si je les découvrais pour la première fois. Et si Billy Bop était déjà passé par là ? J’ouvre ma boite avec une frénésie et une curiosité inhabituelle. Bingo ! Elles sont là, entassées dans ma boite, comme un pied de nez à mon « STOP PUB » d’activiste écolo. Habituellement je peste, ce matin je souris. A cette heure-ci Billy est certainement déjà loin, battant le pavé sur son circuit de grande randonnée urbaine, traquant nos innombrables petites boites. Je l’imagine sifflotant, sa carte dans une main, ses prospectus publicitaires dans l’autre, narguant les automobilistes, traquant les rencontres insolites. Teinté d’humour son récit nous transporte à un rythme musclé dans l’épopée journalière d’un Distributeur automatique humain.

Malgré toute mon affection pour le travail de Billy la publicité est vite jetée et je prends la direction du métro. 7 h 30, des baguettes fumantes et une odeur de croissants chauds. Comme d’habitude je salive en m’arrêtant devant la boulangerie mais aujourd’hui ce qui m’intrigue : c’est mon boulanger ! A quoi peut-il bien ressembler ? Cette question me taraude depuis que j’ai dévoré à pleine dents Mon seul pays est la nuit d’Heinrich Koffi. Ce récit nous embarque dans une vie de « Pierrot enfariné » : la passion du pain, l’apprentissage houleux du métier, la solitude nocturne, le défi de la boulangerie artisanale, la blancheur des nuits, et cette question : « Combien connaissent leurs boulangers ? » Pas moi ! Je continue à scruter l’arrière boutique. Est-il déjà couché ? A-t-il déjà tenté le four à bois ? Et si j’étais sans le savoir une de ses Colombine ? Je m’éloigne, un peu déçue de ne pas l’avoir aperçu mais bien décidée à percer ce mystère. Décidemment ses pains au chocolat sont vraiment délicieux ! Je m’engouffre dans le métro en continuant de penser à lui.

RER B. Que du bonheur. Comme tous les jours je participe à cette « génération tête baissée » : le regard vers le bas, tous scotchés à nos Smartphone et autres gadgets numériques. Alors ce matin je lève le nez. Les autres sont bien là : des visages endormis, des pas pressés, des mains tendues, des vies brisées, d’autres actives. Les histoires se racontent, mes yeux écoutent. Une femme est assise devant moi. Ca ravive des mots. Ceux de Sandrine qui nous raconte ses déboires d’illustratrice : les premières ambitions artistiques, les verres de Beaujolais, les sueurs froides face aux directeurs artistiques, le manque d’intérêt des éditeurs, l’enthousiasme de ses amis. Je veux juste gagner ma vie est un récit plein de poésie qui parle aussi de son désir pour cet enfant imaginaire.
Les enfants ? Colette Bram a voulu en faire son métier. Auxiliaire parentale, elle raconte sa difficulté à côtoyer « le monde parallèle des vies bien réglées ». La sienne se délite et il faut pourtant faire illusion, préserver les apparences, se montrer à la hauteur des familles. Les enfants des autres, comment s’en occuper ? Moi aussi je me pose cette question. Je suis « prof de sport », comme on me présente souvent, et j’enseigne dans un collège de banlieue réputé difficile. Pas question comme Colette de jouer à « Croque-Carotte, au Memory, au Mystigri ou de lire Tchoupi ». Mais moi aussi « je tape dans des ballons », mes élèves me font parfois écouter La Reine des Neiges, et le soir j’aspire à « redevenir moi-même ».

S’occuper des autres… Céline B en connaît un rayon ! Depuis dix ans elle s’épanouit comme responsable d’une pension de famille. Un public issu de psychiatrie, des « gens qui vivent un peu à côté des autres » et qui passionne Céline. Cette autiste asperger s’épanouit dans son métier, avec le sentiment d’être utile, ici, au plus près du terrain. On compose avec les sons qu’on entend nous ouvre une fenêtre sensible sur ce monde énigmatique de la maladie mentale. « Ils entendent leurs voix, chacun les siennes » et Céline les écoutent… Son récit m’a touché par la proximité avec mes difficultés d’enseignantes. « Ils vont mal, ils le disent. Ils vont bien, c’est pareil. Ils sont dans le vrai, on s’en prend plein la tête ». Comme elle je pourrais utiliser ces mots pour parler des jeunes qui me sont confiés. Comme elle « je les aime tous ». Comme elle « il y a deux choix : ou on se met à pleurer ou on décide de se battre ». Céline est née optimiste et son écoute bienveillante soulage des vies douloureuses. Peut-être a-t-elle croisée celle de Michel B. ? Une vie dure, marquée par l’orphelinat, les foyers, l’hôpital psychiatrique, les pensions de famille. Son témoignage, Elle est immense ma vie, m’a beaucoup remué. Sa parole sensible nous livre par fragments un quotidien chaotique au contact « de drôles de citoyens ». Chanter, jardiner, faire les soldes, regarder la TV, partager un café… Michel nous communique son enthousiasme pour la vie, son attention aux autres, ses difficultés, son désir d’apprendre. J’en ai encore le tournis !

Aulnay-sous-bois, j’arrive enfin devant la grille du collège. L’éducation nationale ? Vaste problématique… Beaucoup de récits évoquent des souvenirs d’écoliers. En récupérant ma classe de 5ème je pense forcément à Thierry Léger. Viré de son collège suite à un accident de parcours en 5ème, il est l’auteur du récit Les lectures du plombier. Son histoire fait écho à mes élèves. Ils sont tous issus de milieux défavorisés et comme lui, beaucoup seront orientés vers des filières professionnelles qu’ils n’auront pas vraiment choisies. L’école a rejeté Thierry, lui faisait croire « qu’il était inculte, juste bon à être paysan ». Sauf que ce « déni de culture » lui pesait et la lecture est venue assouvir sa soif de connaissances. Il nous raconte comment il s’est épris de littérature après un CAP plomberie-chauffagiste, comment il a rejoint une fac d’histoire après son bac en génie mécanique. Il nous raconte aussi ses premières expériences d’intérimaire, les échanges littéraires avec ses collègues de chantier, la poésie ancienne au sommet des échafaudages... Je regarde mes élèves, pensive, touchée. Combien sont-ils comme lui à souffrir sur les bancs de l’école ? Est-ce que je leur laisse véritablement le temps de comprendre, comme se le demande Thierry ? Moi j’essaye plutôt de comprendre pourquoi mes élèves ne me laissent pas le temps de leur expliquer… Que deviendront-ils ? Qu’est-ce qu’ils évoqueraient si on leur donnait la parole ? Prendront-ils un jour la plume pour raconter leurs vies ?

D’ailleurs c’est vrai ça : pourquoi écrit-on ? Des voix viennent à ma rescousse. C’est d’abord celle de Pleutre, qui s’interroge sur le fait de rédiger des lettres de suicide. « J’écris pour mettre en mots mes pensés » car oui, Ca fait peur ! Surtout quand on en est à sa 18ème lettre, qu’on est « diagnostiqué schiso », et qu’on veut « juste que la souffrance s’arrête ». Pleutre trouve un réconfort dans l’écriture. Ca lui fait du bien. Même si il ne sait pas toujours pourquoi. Même si ça lui paraît incompréhensible. Même si c’est juste pour déverser sa colère, sa tristesse ou son impuissance. Mais Pleutre a désormais un but : devenir écrivain ! Son récit est poignant, son style talentueux, sa sensibilité à fleur de peau. Pleutre, tu as touché les lecteurs de Raconter la vie… alors fais toi confiance et fonce ! Michel Basler (Je me suis sorti de tout) lui a déjà publié son livre. Dévasté par l’alcool et la consommation de drogues, séjournant de foyers en pensions de famille, écrire lui a permis de sortir du trou. Je me suis sorti de tout raconte la libération de Michel. Comment son livre « a exhorté toute cette saloperie que j’avais en moi ». Comment son livre lui a aussi permis de renouer avec sa fille, fière d’avoir désormais un père écrivain.

De retour d’Aulnay je termine ma journée quartier Belleville. Je m’installe épuisée à une table du café La Vielleuse. J’écoute, j’observe, je décompresse. Les voix qui se mélangent ont des sonorités multiculturelles. C’est d’ailleurs pour ça que j’apprécie ce bistrot populaire. Maroc, Chine, Mali, Vietnam, Sénégal, Algérie, etc. Ça grouille d’une population issue de l’immigration. Ça fait écho à cette France métissée dont parle les témoignages d’Alioune Mbodj (Je suis tirailleur sénégalais) et de Smaïl Ould Moussa (Je sais que je suis vieux). Né français, Alioune revient avec modestie sur son histoire au service des intérêts de la France. Les guerres d’indépendance, l’Indochine, l’Algérie, « la France avait besoin de ses fils, j’y suis parti. » Et pourtant un doute l’attriste. Ses mots me touchent : « Je ne sais pas si elle m’aime trop la France. » Smaïl, lui, est né en Algérie et vit désormais en foyer à Villemomble. Ce que j’ai aimé c’est sa rencontre avec la culture française. Comment il a appris à boire le café, à manger du cochon, à observer les autres, à rigoler, à boire des petits coups. Smaïl aime la France et il le clame haut et fort : « La liberté, la tranquillité, elle est ici. J’adore ce pays. » Smaïl, j’ai cru comprendre que tu aimais les bars animés ? Je t’invite volontiers à venir boire un verre à La Vielleuse !

Malgré le bruit j’ouvre mon ordinateur et me branche au réseau wifi. Comme à chacune de mes connections je suis intriguée par la manière dont va se dérouler mon voyage numérique. L’attrait d’un titre ? La curiosité d’un nom ? Une thématique d’actualité ? Un auteur déjà lu ? Tous les cheminements sont possibles… Un lecteur invité ? La lecture de commentaires ? Un clic les yeux fermés ? Les conseils d’une amie ? J’aime cette liberté d’être surprise par les méandres de Raconter la vie.
Campagnarde d’origine et amoureuse des montagnes, la vie en région parisienne ne me réussit pas vraiment. Comme souvent je termine ma journée en rêvant de grand air, de forêts, d’herbe humide, de l’odeur du foin, du bourdonnement des abeilles… Retour au naturel, ce titre m’interpelle, un récit qui devrait me faire du bien ! Je ne me suis pas trompée… La voix de Gilbert Vanpouille me rappelle celle de mon grand-père : « L’nom bio il me plaît pas. J’dirais naturel, un point c’est tout, faut laisser faire la nature. Bio, c’est encore les gros trusts qui ont réussi à faire partir un nom. » Le même franc-parler, la même passion pour le travail de la terre, le même amour des bêtes. Gilbert a repris tardivement la ferme familiale et il est devenu un agriculteur plus bio que l’bio : « Mon rôle c’est de planter un pied de fleur à côté d’un pied de tomate parce que le pied de fleur va aider la tomate : son odeur va chasser les insectes. » Une vie rustique, proche de celle de mes grands parents, au plus proche de la nature, sans chiquée, brute, authentique, généreuse. Gilbert je te remercie pour ce retour aux sources. Ton récit est venu ensoleiller mon quotidien de citadine récalcitrante !

Les yeux scotchés à l’écran, l’esprit flânant toujours en rase campagne, c’est encore un titre qui me sort de ma rêverie : J’ai tout largué. Comme un écho à mon propre désir d’un changement radical. Dans un style fluide et avec beaucoup de sincérité, Géraldine G.C. se livre à nous. Elle raconte « cette énergie de vie incroyable que je sentais suinter par tous les pores et qui ne servait à rien si ce n’est à réprimer, écraser, planquer. » Elle raconte le sursaut existentiel d’une trentenaire, et la rupture avec des chemins tout tracés. Elle raconte le mal de crâne du réveil, les errances, les doutes, les excès, la solitude. Elle raconte la liberté, la redécouverte de soi, l’écriture d’une vie nouvelle où chaque pas n’est plus « à côté » d’elle-même. Son récit m’a vraiment parlé. Qui sait ? Peut-être que l’histoire de Géraldine me donnera la force de laisser parler mes désirs et d’exprimer moi aussi réellement qui je suis.

Je m’arrête là. Ces récits de vie se dégustent et j’essaye de résister à ma gourmandise. Ici on n’est pas dans la surenchère consumériste des web réalités. Prendre la plume pour raconter sa vie, la publier en ligne, choisir de la mêler à celle des autres est un acte personnel qui se respecte. Lire ces histoires, se laisser traverser, commenter, écouter, échanger est un acte qui participe d’une empreinte collective qui nous fait tous avancer. Oui ! Ici il y a de l’espace et plus j’y pense, plus Grand Fred avait raison. Et si c’était ça Raconter la vie ? Un méli mélo « d’histoires pour laisser une trace » ? Des traces aux multiples couleurs qui s’enchevêtrent, se partagent et qui rejaillissent ici ou là au fil de nos journées… Il ne me reste plus qu’à vous remercier pour ces voix qui m’accompagnent désormais, colorant mes gestes quotidiens, décalant mon regard, stimulant ma curiosité. Chers amateurs de Raconter la vie je vous souhaite de douces lectures, de chaleureuses rencontres, et continuons ensemble à prolonger cet élan de vitalité !

  • Moi si mes quelques bafouilles arrivent à faire sourire une prof d’EPS de banlieue de bon matin je suis le plus heureux des hommes ! :-) merci !!


  • Venir à la rescousse d’un prof d’EPS, mes poumons nécrosés ne s’en remettent pas.
    Merci, je suis content que mon texte vous aie plu, et suis particulièrement touché par vos encouragements.
    Ma nuit est illuminée par une "explosion de couleurs" (expression de circonstance que j’emprunte à Edward Louis).

    Pleutre.


  • Que c’est bien ficelé, tout ça ! Merci pour ce très beau texte !


  • Comme vous je suis une gourmande de récits. Merci d’avoir fait ressortir "l’élan de vitalité" que nous procurent les récits récits de RLV.


  • Merci pour ce moment de vie de "raconter la vie" que je viens d’intégrer. Grâce à votre texte, je m’y sens déjà chez moi !



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