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Le syndrome de l’écolier

par Catherine Rollot , 15 octobre 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a273

Catherine Rollot est journaliste au quotidien Le Monde. Elle est l’auteur de La vie en boîte.


Toute sa vie paraît-il, on traîne le syndrome de l’écolier et de la rentrée des classes. Les crayons bien taillés, la boule au ventre ou l’excitation du premier jour, les retrouvailles ou la découverte des camarades, les nouveaux professeurs... Voilà on rentre, on a fait sa rentrée. Le mois de septembre est presque devenu janvier, le mois du recommencement d’une nouvelle année. Qu’il soit à l’école, à l’université au bureau, avec ou sans cartable neuf, à vive allure ou en traînant les pieds, ce « retour au » nous inscrit dans le rythme de la vie et dans le tourbillon de la société.
Est-ce à cause de ce fameux syndrome que la plupart des récits reçus en septembre parlent du travail ? Retour à une routine laborieuse et pesante pour certains, dure mais intéressante pour d’autres, et enfin plus douloureuse pour ceux qui en sont privés.

Elsa Heliau a travaillé dans un call center, ces usines à prendre les appels, à vendre en gros des cuisines toute équipées, des doubles vitrages, des assurances ou des bouquets de chaînes numériques. Elle raconte (Dans un call center), le quotidien de ses tâcherons, « professionnels de la relation client », avec son regard d’ex-responsable d’équipe, elle même « liquidée trois semaines avant la fin de [s]a période d’essai pour raisons économiques. » En quelques pages, elle nous fait entrer sur le plateau où se déroule un show de piètre qualité. L’odeur, le bruit, la nécessité du « sourire qui s’entend au téléphone », les méthodes pour ferrer le client à coup de formules marketing répétées à l’envi, tout y est. Un formatage à la petite semaine qui fait dire à l’employée, apprenant la fin de son contrat, un « merci de votre confiance et de votre fidélité » terrifiant.

La brutalité des conditions de travail, il en est aussi question dans Une heure ne suffira jamais de Babeth_AS. Cette plongée dans la journée d’une aide à domicile, n’épargne pas le lecteur. Le mépris, la crasse, la souffrance sociale de l’aidé, un vieil homme dépendant et de l’aidant, en l’occurrence une jeune femme, mandatée par les services sociaux pour faire la toilette et entretenir le logement, d’un vieillard dont personne ne veut, vous saute en pleine figure. Secteur d’avenir, qui manque de bras, entend-t-on souvent, les métiers des services à la personne, un terme ronflant pour désigner une réalité entre serpillière, changement de draps et toilette, apparaît ici dans toute sa dureté.

Rien n’est facile non plus pour Christophe (L’état des lieux) ou pour Georges Troché, (Je donne les clés), qui tous les deux nous racontent leur parcours de travailleurs sociaux. Le premier est animateur et intervenant dans un Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), le second occupe un poste de responsable d’insertion sociale dans le secteur du logement. Pourtant dans leurs récits, tout deux parlent de leur fierté d’aider les autres, de faire du bien, de se sentir utiles. Les hasards et les soubresauts de leur vie personnelle et professionnelle les ont souvent conduits à leur place d’aujourd’hui, où « tout n’est pas rose » comme le dit Christophe mais où ils ont fait leur nid.

Tom Bossis (Dresseur de souffrance), lui est dans son élément sur une selle de vélo. « Coureur cycliste. Dresseur de souffrance. Charmeur de douleur », le sportif professionnel vit au rythme d’une course à la performance, à la maîtrise de son corps qui ne s’arrête jamais. Celui qui « n’existe plus qu’en tant qu’athlète », est devenu un homme vélo, prêt à raccrocher les roues à chaque montée de sommet et à recommencer une fois franchie la ligne d’arrivée. Le suivre dans son ascension, c’est frayer avec une sortie de route qui tient à quelques coups de pédales.

Trajectoire sinueuse, itinéraire bis, enfin pour Karine L. (Aujourd’hui je plie), chômeuse de longue durée, qui se sent « derrière la fenêtre ». Exclue, en dehors, à côté, invisible, Karine narre avec délicatesse cette ouverture qui se rétrécit au fil des mois de chômage. « J’ai l’image d’un petit moi qui court en rond autour d’une grande maison pleine de gens actifs... Je tape à la fenêtre, j’essaye d’attirer l’attention... » Lisez son témoignage et vous vous souviendrez sans doute qu’à chaque rentrée des classes il y avait toujours des élèves qui n’étaient pas sur la liste d’appel.

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