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La cité du mot

par Luc Jolivel , 10 février 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a251

Luc Jolivel est directeur du Prieuré de La Charité, Cité du Mot.


Pour tout vous dire je suis un « taiseux » comme on aime à le dire en Normandie. Un taiseux élevé dans une famille de taiseux. Alors raconter sa vie, s’épancher, ne nous viendra jamais à l’esprit. En revanche écouter les autres nous est naturel. Laisser la personne s’exprimer, la mettre en confiance, sans pour autant poser de question, lui laisser le choix de se dévoiler, de n’en dire qu’un peu ou de se taire. C’est dire combien raconterlavie.fr procure un vrai plaisir.

L’appel de Pierre Rosanvallon a été entendu. Les "Invisibles" s’expriment, en nombre. Evidemment, je n’ai pas lu tous les récits. Je me suis retrouvé dans quelques uns, d’autres m’ont profondément ému, d’autres m’agacent, d’autres n’ont pas passé le cap des premières lignes ou de la page de garde.

Dans raconterlavie.fr il y a des parcours de vie, ces textes qui en moins de 10 pages vous racontent plusieurs années. On en compte 3 ce mois-ci.
Elsa Héliau est une jeune femme qui a connu une enfance toulousaine, des études enrichies des contacts Erasmus, puis 6 ans d’expatriation en Espagne. Elle habite maintenant dans la France rurale du sud, vivant ce qu’elle appelle Le difficile retour à la terre. Alors que l’adaptation semble « sa marque de fabrique », la réalité économique, sociale, humaine du monde rural lui rappelle que l’intégration n’est pas toujours facile dans une France « qui s’est refermée comme une huître ». Un texte efficace, concis, allant droit au but pour une jeune femme qui, je n’en doute pas, saura rebondir.

Avec Didier Veller on assiste à un autre retour d’expatrié. Son récit aurait pu s’appeler « difficile retour au sein de l’administration », il portera pour titre La vie bien réglée d’un fonctionnaire assis. Après avoir exercé toute sa carrière dans les services commerciaux des différentes ambassades françaises, il effectue ses dernières années en administration déconcentrée de l’Etat à Dijon. Maintenant à la retraite, Didier Veller se déleste de son devoir de réserve, avec volubilité, un vrai sens de l’humour et une plume riche, loin du ton des circulaires administratives et des notes de ses supérieurs hiérarchiques.

Sabine Aussenac a connu un tout autre parcours, celui de la vie de couple aux cotés d’un mari pasteur qu’elle croyait connaître et qu’elle a suivi dans son parcours professionnel chaotique, d’un époux qui l’a profondément déçue et qui l’abandonne avec enfants et dettes. S’il fallait une fois de plus parler de retour, il s’agirait du difficile retour vers une vie plus calme, loin des tribunaux, des procédures de surendettement, des hiérarchies religieuses qui ne vous soutiennent pas. Sabine Aussenac égrène les épisodes du long combat de La femme du pasteur, combat dont elle semble à peine sortie tellement le récit fait état de blessures difficiles à cicatriser.

Dans raconterlavie.fr, il y a aussi les récits du quotidien.
Si Didier Vellera réussi à vous convaincre de renoncer à une carrière dans la fonction publique, je pense que Clotilde N. va de son côté vous décourager de travailler En open space. Preuve est faite que l’organisation des grandes structures, privées ou publiques, parvient quelquefois à écraser l’homme sous les procédures, les comptes-rendus, la déshumanisation des rapports professionnels. Et sur ces grands plateaux collectifs on ne choisit pas ses voisins de bureau, ses supérieurs hiérarchiques, l’organisation de son temps de travail. Un texte court mais efficace, mais il ne s’agit pas de cette efficacité froide et déshumanisée du plateau de travail. Raconterlavie.fr n’est-il pas, à sa façon, un véritable espace ouvert, celui où l’homme est au cœur de la démarche ?

Didier Morisot est infirmier. Il a choisi de Finir en psychiatrie. On y parle maladie et chiffres. Didier Morisot nous montre comment 2+2 ne donnera pas le même chiffre pour le névrosé, le psychotique… et l’administration hospitalière. Chaque paragraphe est une découverte, souvent teintée d’humour. Au programme : délivrance vésicale, techniques d’entretien, passage au commissariat, méthodes statistiques, diplomatie de l’artisan, cerveau reptilien et dragons intérieurs… et au cœur de tout cela les « patients ». Didier Morisot a un sens des formules qui justifie à lui seul la lecture de ce récit, un regard distant, vraisemblablement salutaire.

Philippe le Guluche nous parle de Marc, un ami Responsable d’exploitation. Le texte de Philippe le Guluche fait le grand écart, des SDF aux résidents d’un immeuble aisé, de la nuit des plus pauvres au quotidien des plus aisés, des besoins vitaux de certains aux petits problèmes des utilisateurs/clients. Pour tout dire le récit consacré au SAMU social fait l’essentiel de ce récit. Mais nous ne connaitrons pas le métier préféré de Marc passé d’un monde à l’autre, de celui des bannis à celui des nantis.

Morgane Z. est étudiante la journée et ouvreuse en soirée. Les pourboires sont son unique moyen de rémunération et non un acte de mendicité comme elle ne cesse de l’expliquer à tous les habitués du théâtre qui, au demeurant, connaissent parfaitement le système. Je place le public décrit le manque de respect des spectateurs, les rappels incessants de l’ouvreuse… et quelques épisodes peu glorieux : le spectateur qui refuse de verser quelques euros « puisqu’il a une invitation », la pièce remise dans la poche au dernier moment, l’argent donné puis récupéré. Le regard perspicace d’une jeune femme associant approche critique, analyse bienveillante et conclusions sans illusions, à rapprocher du texte de Billy Bop dans Distribuer des papiers, autre témoignage que j’avais particulièrement apprécié.

Sur raconterlavie.fr, il y a enfin les textes que vous n’oubliez pas, les récits dont vous parlez à vos proches, ceux qui vous bousculent pour un certain temps. L’immense carte blanche de son fils est à ranger dans cette catégorie, indéniablement. Patrice Obert vous invite dans une maison bretonne où les générations se retrouvent le temps des vacances. Toute la Bretagne est là : la mer, les rochers, les légendes que l’on se transmet, le poids des héritages… Mais cet été sera le dernier avant que le voile ne soit levé. Plus qu’un mensonge ce sera la peur de la vérité qui entrainera l’absence soudaine du fils et qui fera basculer toute la famille. Plus qu’une disparition, ce sera une fuite, laissant les proches dans des questionnements sans fin. Un petit conseil : faites un tour du coté du forum. Un épilogue vous y attend.

J’oubliais. 2 livres sont sortis ce mois-ci. Les deux collent à l’actualité. A l’heure où le législateur crée de grandes régions Cécile Coulon nous explique que Les grandes villes n’existent pas. Les enfants et les adolescents de ce coin de carte postale auvergnate décrivent leur géographie toute personnelle, où le village voisin est un autre monde. A l’heure de grande sidération, de manifestations d’unité dans toute la France, de craintes de tous les amalgames, Omar Benlaala produit son quatrième récit, cette fois en grand format. La barbe est un texte précieux alors qu’un nombre croissant de jeunes font le choix de la radicalisation religieuse.

A bientôt pour de nouvelles lectures !

  • Vous avez très bien voyagé dans la "cité" du mot". Merci pour vos commentaires de lecteur attentif.


  • Oui , je pense que raconter la vie est un espace ouvert , où chacun peut avoir une place, une place que chacun se choisit dans ce qu’il exprime . Une vie en somme , vivante, émouvante, surprenante, ..., un rapport singulier entre auteurs et commentateurs. Les invisibles s’expriment avec richesse et singularité, bien loin des standards du " story telling "
    Cela fait bien longtemps que je n’avais entendu le terme " taiseux" , merci de me le rappeler. Ma famille était une famille de " taiseux" ( du côté de la Loire) Quand à moi, le nombre d’’observations pour bavardage pendant ma scolarité ... J’ai toujours préféré que l’on me pique des bons points plutôt que me taire. Puis adulte, on devient plus réservé. Mais c’est sans doute pour ça que j’aime écrire ...
    Merci à vous



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