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L’aide-soignant et le charpentier

par Martine Sonnet , 15 juillet 2015 - Permalien : http://rlv.cc/a266

Martine Sonnet est historienne et développe à côté de ses travaux une écriture plus personnelle, notamment sur son blog "L’employée aux écritures".


L’invitation qui m’est faite de lire quelques récits Raconter la vie publiés en juin et d’y réagir par écrit à mon tour me comble d’aise. La vie des autres est l’une de mes curiosités les plus prégnantes : peu de trajets en bus ou en métro sans que je m’abîme à essayer d’imaginer les sujets préoccupant les têtes autour de la mienne – question subsidiaire : toutes nos têtes sont-elles faites pareil ? Historienne, je raconte des vies, passées, pour tenter de les raccrocher aux nôtres. Alors les récits d’aujourd’hui offerts ici m’importent, pensant à la richesse de cette source pour mes collègues à venir, comme me touche le partage par certaines et certains de leurs jours, bons et mauvais, comme nous les traversons. Le web facilite la mise en commun de nos expériences en tissant toile de nos rencontres.

Je sais aussi, pour l’avoir éprouvé, combien la prise d’écriture peut être nécessaire, impérieuse, vitale, dans l’accompagnement des bifurcations les plus décisives de chemins moins tracés qu’on pourrait le croire. Ce qui lie en dénominateur commun mes lectures, c’est précisément – et paradoxalement – la rupture, contrainte ou désirée. Rupture biographique sans appel quand il s’agit de fuir un pays où votre vie et celle de vos proches sont en jeu, la Syrie de Alla H.-D. (J’ai vu l’histoire) et le Congo de Dedie Sabwe Masumboko (J’ai peu d’espoir). Rupture de l’ordre ordinaire des jours, quand la maladie s’en mêle et vous cloue sur un lit d’hôpital lourdement appareillé, celui de Jean-Paul Céalis (Cœur ouvert), ou bien que de gros travaux dans votre logis vous installent pour plusieurs mois dans un foyer-résidence pour personnes âgées, celui où Zeralva pose un temps ses valises (Je n’avais jamais vécu là).

Historienne m’intéressant à la question du travail, les deux ruptures sur lesquelles je m’arrête le plus longuement marquent des vies professionnelles, ce sont des virages à 180° de curriculum vitae. Il y a Rod l’aide-soignant (Etre soignant), un infographiste devenu aide-soignant en gériatrie après le dépôt de bilan de l’agence de communication qui l’employait, et Christophe Chinas (Je construis vos maisons), l’instituteur devenu charpentier après sévère désillusion au contact du mammouth Éducation Nationale. Points communs aux deux hommes : ils aiment passionnément ce qu’ils font aujourd’hui et le font en conjuguant satisfaction personnelle et souci extrême de celles et ceux pour qui ils le font. L’un comme l’autre a le sentiment, combien précieux, que le métier auquel il est parvenu, résonnant en accord parfait avec son « moi profond », mobilise en l’exaltant le meilleur de lui-même.
Rod l’aide soignant prend son métier à bras le corps. Un métier dur, physiquement et psychiquement, qui ne compte que 10 % d’hommes (chiffres de la DARES publiés en 2013). La parole de Rod – régulièrement pris par les familles en visite pour le médecin ou « au moins » le kiné ! – du fait de ce particularisme, est d’autant plus précieuse. Et parce que la sociologie met en évidence que, pratiqué par l’un ou l’autre sexe, ce métier du soin n’est pas tout à fait le même, je lis son témoignage comme une pièce utile à la défense d’une mixité professionnelle mieux équilibrée.

Toujours attentive à ces questions de « genre du travail » (à propos desquelles j’ai animé pendant trois ans un séminaire de recherche interdisciplinaire) je relève que Christophe Chinas, s’il avait suivi ce qu’il croyait être sa vocation d’instituteur aurait eu pour collègues beaucoup plus de femmes que d’hommes. Devenu charpentier (lui qui n’avait jamais touché un marteau avant 25 ans) se retrouve propulsé aux antipodes de cet univers, dans un monde quasi exclusivement masculin : 2 % de femmes parmi les ouvriers qualifiés du BTP (chiffres de la DARES publiés en 2013). Une absence qu’il souligne et regrette en passant. Mais ce que son texte exprime avant tout, c’est la claire conscience des prodiges d’intelligence manuelle mis en œuvre dans les métiers du BTP, et la souffrance qui en découle quand les conditions d’exercice ne permettent pas aux gestes de s’accomplir dans leur perfection.
Portés par un même amour du métier, les récits de Rod l’aide soignant et de Christophe le charpentier, chacun dans son style et ses mots, n’occultent pas les moments critiques régulièrement traversés. Mort toujours à rôder dans le service de gériatrie, pour en rajouter au face à face / corps à corps pas forcément commode (c’est un euphémisme) avec des patients perdant facultés de corps et d’esprit. Vie de chantier avec graves accidents du travail et ambiance lourde d’incompréhensions entre travailleurs venus des quatre coins de l’horizon. Transcende ces embûches chez les deux auteurs, le même sentiment de s’être trouvés là où ils ne s’attendaient pas, en une révélation professionnelle rejaillissant autant sur leur vie personnelle que sur celles et ceux bénéficiant de leurs soins, qu’il s’agisse d’une toilette bienfaisante ou d’une maison solide. Merci à eux.

  • Merci pour votre regard d’historienne sur les récits de RLV, miroirs de notre société. Vous avez tout à fait raison d’insister sur le point commun entre Rod et Christophe : la passion pour leur métier et ces deux récits montrent que l’on ne trouve pas toujours sa voie à 20 ans et qu’il ne faut jamais avoir peur du changement et d’un certain saut dans l’inconnu.



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