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Fixation

par Kahina S. , 4 décembre 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a242

Kahina S. est étudiante en lettres et l’auteur de 2 textes en ligne publiés sur Raconter la vie (Si c’est un frère et Matricule 113).


Ce qui me frappe en découvrant les récits du mois de novembre, c’est la nécessité de se réapproprier son existence par la parole, d’y stabiliser, malgré les obstacles, un désir de changement. Mais apposer des mots, n’est-ce pas déjà agir ?

Dans La nuit est tombée, Cécile Karsenty relate son quotidien d’aide-soignante dans un EHPAD. Véritable marathon qui la mène d’un patient à l’autre. Pas le temps de s’attacher. Peu de place pour la douceur. Frustration. Comme si « en cinq minutes » on pouvait « être présen[t], attentionn[é] et humai[n] ». Qu’en disent les patients ? Condamnée à souffrir par des professionnels jugeant trop onéreux le traitement qui la soulage, Vicky Le Ruyet vomit sa lutte. Et ancre, dans le journal de son agonie, ce désir ardent de survie : « Choix 1 : je bois, mais ça ne descend pas, et je vais continuer à vomir de façon cataclysmique, dans la douleur de ce volcan intérieur rempli d’acide. Choix 2 : pour moins souffrir, je ne bois plus, je garde un peu de mon capital estomac, ce qui me permet d’avaler un peu plus de temps les médicaments ». La faute à ces « médecins [qui] ont abandonné et abdiqué » (Mon capital estomac).

Ne pas abdiquer. Dix ans qu’Henriette attend un logement social. Le drame d’une vie, résumé en une seule ligne. Dans Le vœu d’Henriette, Anveline S. narre le combat de cette femme, sa collègue. Demandeur DALO, association F, dispositif AVDL. Des sigles qui clouent le malheur à l’incompréhension. Tout y passe. Rien n’y fait. « Henriette et sa ‘ceinture’ (surnom qu’elle donne à son fils cadet) » ne cessent de bouger ; « multiplient les changements d’habitation chez des personnes plus ou moins proches de la famille. Son fils aîné, majeur, habite chez une tante ». Famille disloquée, errante. Difficultés pérennes. Parce qu’elle a osé refuser une seule proposition de visite ‒ un appartement trop excentré ‒, Henriette a été radiée du dispositif d’encadrement. Supprimée. Déclarée inexistante. Rayée comme on raye un mot. Ce qui scelle un peu plus l’inconstance de cette vie qu’Anveline S. immortalise en nous alertant sur la condition de ces travailleurs pauvres, SDF 2.0.

La volonté de changer les choses. C’est ce qui a poussé Mlle Sandrine à devenir Représentante du personnel. Première désillusion : elle découvre un syndicat qui s’apparente au microcosme politique, mû par l’appât du pouvoir : « les coups-bas commencent, les transferts d’élus d’un syndicat à l’autre, les procès d’intention tractés, les médisances, les tentatives de ralliement ». Elle constate avec amertume que « l’importance pour les salariés, c’est les réductions pour les matches de foot, les spectacles et les chèques vacances ». Temps de crise. On se recentre sur l’essentiel : s’assurer quelques sous en plus. Et puis tout chavire : une collègue, Madame X., menace d’être licenciée. Comme Joseph K. dans Le Procès de Kafka, Madame X. est victime de ce système inhumain, gangrené jusqu’à la lie, qui brise les individus. On lui propose « le licenciement et rien d’autre ». Sentence qui la laisse « prostrée dans un petit bureau ». Aucune alternative. Aucune issue. L’administration veut qu’elle bouge ; et elle reste immobile… Mlle Sandrine se mobilisera pour elle, et évitera l’inacceptable.

Pour R. Caillon, Le visage du monde change. Il évoque dans son récit ses détours professionnels, son expérience du travail ouvrier, sa « condition de prolétaire, fils de prolétaire et sous-diplômé d’un quartier sensible ». Accumulation de « handicaps ». Qui poussent à « accepter ce sort » comme s’il était fixé d’avance. Déterminisme ? Conscience de classe ? Peut-être. Ce constat émouvant, comment ne pas l’appliquer à mon propre parcours ? À la réflexion inquiète sur ma propre mobilité sociale ? Fille d’un cuisinier à la retraite et d’une mère agent d’entretien, nés dans montagnes de Kabylie, à une époque où l’Algérie était encore française ; tous deux illettrés, ou presque, serai(s)-je conditionnée par mes origines sociales ? Mes parents m’ont incitée à faire des études, « pour avoir un bon travail », entendez un travail bien rémunéré et pas trop éprouvant, avec des horaires stables. C’est là, pour eux, le signe de la réussite. Mais que recouvre vraiment ce mot ? À lire les récits publiés sur Raconter la vie, on comprend que réussir se résume souvent à obtenir un logement, préserver un traitement médical, sauver un poste, manger à sa faim. Et c’est déjà beaucoup.

Créer pour soi, pour les autres. Pour mémoire. Dans l’atelier de Dominique Fajnzang, plasticienne, silence de marbre : « aucun bruit » ne pénètre. L’artiste campe au fusain la noirceur intemporelle de la guerre. Des armées « qui s’étirent sans fin jusqu’aux limites extrêmes du monde ». Deux milles soldats. Travail titanesque. A travers les mots, l’auteure donne à son œuvre une nouvelle substance, et la fixe sur papier glacé avant de la fixer aux murs. Tout en la laissant naître et s’animer sous les yeux du lecteur : « Reprendre un trait, une tâche, regarder, reculer, revenir, me pencher, forcer le noir, encore plus noir, frotter, essuyer, reprendre », placer « un sac de terre sous la carte pour ″bomber″ le dessin », accrocher « en suspension au-dessus de la carte une toile d’acier que le moindre souffle fait tourner ». (Dans le silence de mon atelier).

Comme la guerre, la vie mutile parfois. Et laisse des traces indélébiles. Des ébréchés, Monsieur Barthélémy et Frédérique Couzigou en côtoient au quotidien. Professeur référent et psychologue, ils retracent dans Enseigner aux cassés et Je suis psy leur travail « de réparation des esquintés du monde ». Ces chômeurs, ces alcooliques brisés par la vie, ces Hafsa, ces Ahmed, élèves en difficulté. « Un peu kamikaze et artiste, je fais de toi qui débarques un art, un chef d’œuvre ». Ces textes me parlent. Peut-être parce que je me reconnais dans ce combat qui est aussi le mien : je suis curatrice d’un schizophrène qui s’avère être mon frère. Et, moi aussi, « joaillier de l’âme », en lutte quasi permanente pour tenter de rapiécer sa conscience déguenillée, de donner un sens à son existence autrement que sous le prisme de la folie. C’est là le but de la mienne. « Prédestinée sans doute. Aider l’Autre à se réparer, c’est évidement me réparer. C’est une essence vitale, mon oxygène », note Frédérique Couzigou. Écrire sur l’autre ne revient-il pas à parler de soi ? Et soigner les maux de l’autre, n’est-ce pas guérir les siens ?

  • Merci pour voS lectureS, fines, sensibles, adressées, concernées.

    Merci, par ces lectures, de nous rappeler qu’en fait nous ne sommes pas si seuls que ça...


  • Merci d’être une lectrice si active !
    Ce sont aussi vos commentaires qui fixent les textes en nous...


  • Anveline S. :

    Il faut plus que des mots pour obtenir des changements...


  • Bonjour à tous,
    Merci pour vos commentaires !

    @ Monsieur Barthélémy : non, nous ne sommes pas seuls : nous formons une communauté unie par ce qui dépasse l’écriture : la vie !

    @ Omar : continuez à écrire surtout ! Vous avez un véritable don, vous êtes "polyvalent", maniez les styles. La Barbe est l’un de mes récits préférés. J’espère que vous posterez beaucoup d’autres textes !

    @Anveline S Je crois que les mots constituent une première pierre à l’édifice. Écrire, c’est un acte. Votre texte a donné une visibilité à ces travailleurs pauvres, c’est une étape franchie. Et ce n’est pas négligeable !


  • Anveline S. :

    Ecrire c’est un acte qui n’engendre pas forcément du changement...C’est bien le problème !


  • Anveline S. :

    Bonjour,
    Comme vous reprenez mon récit dans votre billet, j’en profite pour dire aux lecteurs que la situation d’Henriette nécessite plus que de la visibilité ; c’est à dire une habitation. Cette personne a un revenu de 1400 euros net en CDI. Tout en habitant "nulle part", elle consacre toute son énergie à maintenir son salaire et à s’occupper de son fils de neuf ans. A cause de toutes les démarches qu’elle a déjà tenté pour trouver une location, elle est aujourd’hui démissionnaire par rapport au problème. Elle a besoin d’aide pour relancer ses démarches et s’organiser, ce que je ne peux pas faire seule autant que nécessaire, et que des services sociaux juste abandonnistes, ne veulent pas regarder en face.


  • Merci Kahina pour votre lecture de "la nuit est tombée".Malgré les conditions difficiles,la douceur reste présente et nous nous attachons aux résidents,mais avec le regret de ne pouvoir leur consacrer plus de temps...
    Bravo pour vos textes Kahina qui sont très authentiques et d’un très belle écriture.Continuez !
    Amicalement.Cécile


  • Chère Cécile,
    Nous ressentons bien à travers votre texte, les conditions difficiles, les impératifs liés à votre profession. Mais aussi et surtout, tout l’amour que vous portez à ces personnes. Merci pour vos retours sur mes textes. Ça m’encourage à écrire encore ! Au plaisir de vous relire !

    Bien à vous,

    Kahina



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