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Des mots pour donner du sens

par Mélanie Duclos , 9 juin 2016 - Permalien : http://rlv.cc/a285

Mélanie Duclos est docteure en socio-anthropologie à l’Université Denis Diderot, Paris 7.


Entre Le parfum des corps et Les vis et les boulons, le contraste est évident : Cécile Dupierris aime son travail, Pounon le déteste. Cécile aime les odeurs et les bruits de l’Institut médical, la douceur de la pièce où elle reçoit les enfants ; elle aime ses objets : jouets, tapis, ballons et couvertures. Les objets, pour Pounon, sont objets de haine : objets par milliers qu’il doit trier, ranger, réparer – il est magasinier – dans la petite « cave » qui lui sert de lieu de travail, une « prison » dit-il, dont il est à la fois « le gardien » et « le prisonnier ».
Cependant, de l’un à l’autre, un fil se tisse qui les fait se relier comme il fait se relier aussi tous ces autres récits, bouteilles à la mer humaine : le sentiment d’impuissance et l’effort pour le conjurer.
C’est vrai pour Cécile, psychomotricienne, qui le temps d’un instant, fait rire un enfant, l’apaise, avant de le renvoyer au monde où les handicapés n’ont ni l’espace pour rire, ni le temps de s’apaiser, et c’est vrai pour Pounon qui se vit comme le gardien de sa propre prison. C’est vrai aussi pour ces autres, travailleurs qui racontent les scandales, les impasses, parfois les joies de leur métier : adjointe responsable d’un supermarché (Elsa Heliau, Faute de rien), conseillère à Pôle emploi (Candide Chome, Un métier cruellement moderne), manutentionnaire aux Halles (Desjardins, Diriger le diable d’une seule main) ou employé d’un centre pour demandeurs d’asile (Amir Djân, Les ombres de la ville).

Division douloureusement hiérarchique du travail, sous fond de précarité, de délocalisation ou de management inhumain, division plus générale de la société tout entière : entre ventres vides et ventres trop pleins, valides et handicapés, avec ou sans travail, avec ou sans papiers ; accroissement patent des inégalités, chômage cruel de masse, politiques migratoires assassines… Autant de maux avec lesquels les auteurs se débattent, qu’ils déplorent, dénoncent et s’essayent à comprendre, à combattre, par les mots qui cherchent à donner du sens.
C’est sans doute moins vrai pour les plus jeunes, Margaux l’enfant malentendante (Dans mes oreilles), Thomas Lainé le Fils de boulanger, Quentin Leblond le pêcheur (Les poissons que je traque), Alaa H.-D., jeune exilé (Depuis deux ans en France) ou Constance Barbaresco, jeune étudiante (Je suis un train de banlieue), pour qui le présent reste encore ouvert sur l’avenir et ses promesses de changement.
C’est moins vrai, mais c’est là : dans la souffrance d’être malentendante au pays des entendants, dans le récit des contraintes subies – réveil prématuré, cours qui s’enchaînent sans répit, récréations trop courtes, RER maudit qui devient avec Constance comme une bête humaine – ; c’est là dans les douleurs non dites de l’exil et dans les mois, les années, passés à travailler pour s’offrir enfin l’objet du plaisir, la canne à pêche tant convoitée.

C’est chaque fois l’écriture d’un étrange journal, intime et public à la fois, qui joue comme une catharsis. Raconter les joies, le rire d’un enfant, le sourire d’un sans-papiers, les rêves d’avenir et les rêves éveillés, les bienfaits malgré tout d’une situation contrainte et par endroits bouchées, et les tours joués aux patrons, des petites victoires qui font du bien, même si c’est presque rien. C’est dire que c’est presque rien et c’est tenter de savoir si ce presque rien vaut quand même la peine qu’on se batte pour lui. C’est parfois décider que non, c’est quitter le supermarché, laisser les vis et les boulons, et le dire.
C’est chaque fois mettre en mot la vie pour tenter de la comprendre et de lui donner du sens. Au fil des récits, un peuple se dessine qui dit, parfois qui crie, son sentiment d’impuissance et qui cherche à le dépasser.

  • Me voilà bien embarrassé de me trouver cité dans un commentaire de Mélanie Duclos. Il y quelque ironie dans mon texte qui décrit un travail qui m’avait été présenté comme un défi, sinon c’était le licenciement. Dans ce cas on s’accroche. Je me suis accroché pour être licencié économique six ans plus tard. Plus bon à rien. Mais bof j’ai survécu. En tout cas merci de m’avoir cité.


  • Merci à vous d’avoir écrit. "On s’accroche", c’est ça. C’est une autre façon de dire ce que votre texte et les autres m’ont fait sentir et penser. "On s’accroche" malgré tout, malgré toutes les duretés, les injustices et les contraintes, "on s’accroche" pour tenir, j’écrivais « pour donner du sens », on vacille, "on s’accroche" encore, on « survit », comme vous dîtes, on continue, on vit, au bout du compte, on vit quand même, on pense, on rêve, on agit et parfois on écrit, pour partager nos vies, pour donner à la vie du sens et de l’épaisseur… Merci.



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