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Solitude

par Sébastien Balibar , 30 janvier 2014 - Permalien : http://rlv.cc/a144

Une première vague de récits est arrivée sur nos écrans, par paquets de 3 à 15 pages. Nombreux. Divers. Ces lieux, ces situations, nous n’en connaissions que des images en basse définition. Et soudain elles prennent du grain, de l’épaisseur, elles s’étoffent et s’animent. A travers ces témoignages, ces appels à l’aide, ces cris de protestations, cette souffrance mais aussi quelques sourires et l’expression d’émotions passagères qui peuvent donner espoir, la réalité prend vie et la vérité s’impose à nous : notre ignorance des autres est insondable.

D’emblée, ce besoin commun de raconter, d’écrire, m’a frappé. S’il fallait en démontrer l’urgence, c’est fait. Merci, Pierre ; merci, Pauline.
Et puis, au fil des pages, je me suis dit que les situations n’étaient pas seules à être diverses, les styles le sont aussi. De plus, qu’il soit témoin ou acteur, aucun auteur n’échappe à une évidente nécessité. Raconter la vie demande une mise en forme littéraire. On n’écrit pas comme on parle. On ne transmet pas une conviction, encore moins une émotion sans mise en forme. Peu importe que l’écriture soit prétentieuse ou modeste, minimale ou surchargée. Tous les auteurs de cette première vague me semblent avoir fait un travail d’écrivain qui nous prend, nous emporte, nous frappe, nous bouscule. La vie a des rythmes divers, l’écriture aussi.

Du fond de ses chambres d’hôpital, Françoise Aurivaud nous dit, dans Blanchir les murs de la maladie : "Mon père était un jeune homme vif, bouillant, rapide ; malade, il apprit la mesure, la lenteur et la prudence, j’essaie d’en faire autant." Malgré l’impression répétée d’être un objet que certains services hospitaliers malmènent, elle ajoute que sa "confiance en l’assistance publique reste inentamée" et que "comme l’école, l’assistance publique reflète l’état de la société et de ses dérives". Voilà, nous sommes au cœur de ce qui fait la force, l’intérêt et la grandeur de ces textes. Et autant le dire carrément : ces multiples lectures m’ont bouleversé. Faute de place dans ma réaction à cette première vague, je voudrais ne parler que de la solitude, de sa réalité et de son absence, car presque tous ces récits tournent autour de la solitude et ce n’est sûrement pas un hasard dans une entreprise comme www.raconterlavie.fr

La solitude est clairement une souffrance pour Madame A. qui "cavale" dans sa quête acharnée d’un emploi. Pour le conducteur de la Ligne 11, Christophe Pétot aussi, mais quel contraste ! Il conduit en effet une rame de métro avec le sentiment d’avaler et de rejeter les voyageurs comme une bête féroce avant de nous avouer que "personne ne l’attend" à la fin de sa journée. Le cas de Nadia Daam est particulièrement dramatique, seule qu’elle est face à La fiche de renseignements qui finissent par lui révéler la honte du travail au noir imposé à sa mère.
Dans Je roule pour vous, le routier de Martin Sauvageot – qu’il est intéressant de comparer aux livreurs d’Eve Charrin dans La Course ou la ville – est seul dans sa cabine mais nous dit que "les gens qui bossent avec les camions sont souvent des passionnés" avant de nous décrire l’entraide généralisée qui persiste entre routiers et leur discipline collective, quelle que soit sa nostalgie des temps anciens, libres, sans surveillance électronique.

Pour la Relieuse de Sandrine Salières Sangloff, qui se protège d’un monde où elle ne semble plus trouver sa place, la solitude n’est-elle pas plutôt un soulagement ? Quant à Pierre de Beauvillé, l’auteur de Celle qui écrit, il n’aura pas réussi à rompre celle que se construisait acrobatiquement sa caissière de la Fnac.
Au contraire, c’est l’absence de solitude dont souffrent Isabelle Duvernoy dans une cohabitation sous Le même toit que le marché de l’immobilier lui impose avec son ex-conjoint. Et Françoise Aurivaud, préfère-t-elle la solitude face à ses maladies ou l’incompétence de certains médecins, ou la promiscuité, dans sa chambre, avec des voisines qu’elle n’a pas choisies ? En fait elle n’a guère le choix.
Il faut aussi distinguer solitude et isolement, car la banlieusarde Diouma Magassa n’est pas seule dans sa classe d’hypokhâgne parisienne mais elle souffre de se sentir isolée, différente, dans son récit J’étais l’obstacle à ma réussite. "Alias" semble éprouver une certaine culpabilité à vivre différemment, en Périurbain, comme s’il était seul mais sous les yeux d’une société critique.
Enfin Pierre de Beauvillé, lui, finalement, apprécie parfois l’anonymat du quartier St Lazare de Paris, non ? On voit qu’il faut distinguer la solitude de l’isolement, de la séparation, de la différence, de la fuite, de la singularité, de l’opposition, de la ségrégation, et tout cela soit dans l’ennui soit dans la passion.

Le rapprochement de tous ces récits nous le démontre, comprendre la vie ne peut se faire en une seule image ou en quelques lignes. Alors, pour tenter au moins de se connaître afin de se comprendre, écrivons ! Lisons !


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