Khaled, vis ta vie !^ÊCZ^ÊCZBOOKMOBI2ƒ' žš#‹4bE7UűfÆw­ˆ™ Đ ‘* ‘› ŽĐ MOBIèę醜ÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿ 4 @ÿÿÿÿEXTH<dDietrich-RagoniUnknown subjectKhaled, vis ta vie ! Khaled, vis ta vie !

Dans cinq jours, c’est NoĂ«l et il rĂšgne une atmosphĂšre Ă©lectrique dans la galerie marchande. Une dame approche d’un pas pressĂ© en poussant un caddie avec un mĂŽme installĂ© dans le petit siĂšge. Khaled lui met le grappin dessus et lui sourit de toutes ses dents : « Bonjour madame ! » Puis il lui remet un coupon de rĂ©duction et lui sert le baratin habituel. Il est plutĂŽt bon dans ce job d’animateur commercial. Il a toujours su s’attirer la sympathie des gens avec son air dĂ©contractĂ© et sa bonne humeur naturelle. À force de prendre des coups, il s’est constituĂ© une carapace qui donne de lui une image en complet dĂ©calage avec ce qu’il est rĂ©ellement. La plupart de ses copains inscrits avec lui en licence d’éco-gestion n’ont aucune idĂ©e de sa situation. De toute façon, s’il leur expliquait, ils ne comprendraient pas car ils vivent dans un autre monde. La plupart ont une famille aimante pour qui l’argent n’est pas une prĂ©occupation. Lui, il a besoin de ce petit boulot pour complĂ©ter la bourse du CROUS et payer son loyer, ses factures et tout le reste. Il faut bien sortir un peu, manger et s’habiller. Heureusement, il a le chic pour se dĂ©brouiller avec pas grand-chose. Aujourd’hui, par exemple, il porte une chemisette, un pantalon en toile et une veste de costume : un look classe alors que ses fringues viennent des chaines bon marchĂ©, comme Zara ou Mango, et doivent coĂ»ter trois fois moins cher que celles des fils Ă  papa qui frĂ©quentent l’universitĂ© d’Assas, Ă  Paris. Maintenant qu’il est parti de chez ses parents, il faut qu’il assure, et il n’y a plus de retour en arriĂšre possible.
AprĂšs le travail, crevĂ©, Khaled rentre dans son studio parisien. Ses copains lui ont proposĂ© de jouer au foot mais il prĂ©fĂšre bouquiner. En ce moment, il lit un livre de psychologie et il n’arrive pas Ă  en dĂ©crocher. Ce genre de lecture non plus, ça ne colle pas avec l’image que les gens se font de lui. Pourtant, tout ce qui a trait aux sciences de l’homme le passionne. AllongĂ© sur le lit, il savoure le calme. C’est si diffĂ©rent de sa vie d’avant, chez ses parents Ă  Courcouronnes. Pas de cris, juste les bruits de la ville en sourdine. La liberté  Depuis un an qu’il vit seul, il en profite Ă  fond, mĂȘme s’il continue de penser Ă  eux, comme un mauvais film projetĂ© en permanence en toile de fond. Des fois, les idĂ©es noires s’emparent de lui, mais ce soir, il est serein.

Un mois plus tĂŽt, c’était le chaos. Alors qu’il commençait ses rĂ©visions pour les partiels, sa mĂšre avait Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e par la police. Ça faisait longtemps qu’elle trempait dans des magouilles, des histoires de vols dans des magasins. Cette fois, elle s’était fait prendre la main dans le sac. Il y avait rĂ©cidive, on l’avait transfĂ©rĂ©e en prison directement. Elle aurait pourtant dĂ» partir en vacances en AlgĂ©rie avec les enfants quelques jours plus tard, loin de son pĂšre, si tout s’était passĂ© comme prĂ©vu. Khaled aurait pu prĂ©parer tranquillement les examens sans se faire de souci pour eux. Mais tous ses plans s’étaient Ă©croulĂ©s avec cette arrestation. C’était la goutte d’eau qui avait fait dĂ©border le vase. Chez son psychiatre, il avait craquĂ©. « J’en peux plus, sanglotait-il. Je n’arrive plus Ă  m’occuper de mes frĂšres et sƓurs et Ă  Ă©tudier en mĂȘme temps. » Le docteur est une des rares personnes qui connaissent sa situation ; il a confiance en lui. Au fil des sĂ©ances, il lui a racontĂ© la violence de son pĂšre, la pression psychologique que celui-ci exerce sur toute la famille, les dĂ©mĂȘlĂ©s avec la justice de sa mĂšre et de son frĂšre cadet, et tout le reste. Cette fois, les mots du psy lui Ă©taient restĂ©s en tĂȘte : « Imagine que vous ĂȘtes perdus dans le dĂ©sert, avait-il dit. Les autres n’ont plus de force, mais toi, il t’en reste encore. Alors il faut que tu avances. Si tu restes avec eux pour les soutenir, tu vas mourir. » Autrement dit : pense Ă  toi et cesse de tenter de sauver ta famille.
Dans un sens, il a raison. Il faut ĂȘtre pragmatique. Le pragmatisme, c’est la principale qualitĂ© des adultes qu’il a sollicitĂ©s pour obtenir de l’aide. À leurs yeux, les jeunes doivent construire leur vie et surtout ne pas se laisser envahir par les problĂšmes de leurs parents, ou pire, tenter de s’en mĂȘler. « Je vois bien ce que vous essayez de faire, lui avait dit un jour une assistante sociale d’un ton dĂ©sapprobateur. Vous essayez d’ĂȘtre le sauveur. » Et alors ? Si on attend que les travailleurs sociaux fassent quelque chose, mieux vaut ne pas ĂȘtre pressĂ© ! Alors ça le fait doucement rire quand on lui dit de cesser de se prendre pour le bienfaiteur de la famille. Et puis, ce qu’ils ne veulent pas comprendre, tous autant qu’ils sont, c’est que lui a des principes. Sens du devoir familial, responsabilitĂ© de l’aĂźnĂ© vis-Ă -vis des cadets, dĂ©vouement du fils pour sa mĂšre : ce sont des valeurs qu’il n’est pas prĂȘt Ă  renier. Il dĂ©teste l’individualisme ambiant dans la sociĂ©tĂ©. En AlgĂ©rie, la famille, c’était une valeur inĂ©branlable. LĂ -bas, un pĂšre doit tout faire pour son clan, et s’il dĂ©cĂšde ou est dĂ©faillant, c’est au premier fils de prendre la relĂšve. En tant qu’aĂźnĂ©, Khaled a Ă©tĂ© imprĂ©gnĂ© par cette culture, mais il a tout autant Ă©tĂ© marquĂ© par l’abnĂ©gation dont ont fait preuve les femmes de son entourage. Quand il songe Ă  sa grand-mĂšre qui s’est occupĂ©e seule de ses six enfants suite Ă  la mort prĂ©maturĂ©e de son mari ! Elle a tout sacrifiĂ© pour eux. Ça le chagrine de voir que ce modĂšle de dĂ©vouement est de plus en plus rare. Aujourd’hui, chacun pense Ă  sa gueule. Bien sĂ»r, ce n’est pas vrai de tout le monde. Un jour, il a Ă©tĂ© invitĂ© par une copine de la fac qui vient d’un milieu plus aisĂ© que le sien ; il a Ă©tĂ© sidĂ©rĂ© par les relations Ă  la fois solides et apaisĂ©es qu’elle entretenait avec ses parents et ses frĂšres et sƓurs. Un monde enchantĂ©. L’argent, ça facilite l’amour et l’amitiĂ©, on en revient toujours Ă  ça. Quoi qu’il en soit, lui, il veut pouvoir continuer Ă  se regarder dans la glace : pas question de laisser tomber sa famille.

Par la force des choses, il a pourtant bien Ă©tĂ© contraint de partir. C’était devenu intenable Ă  la maison. Peu avant son dĂ©part, son pĂšre avait Ă©tĂ© jusqu’à l’attaquer avec un couteau de cuisine. Pour en arriver Ă  de telles extrĂ©mitĂ©s, il devait sentir qu’il ne ferait bientĂŽt plus le poids : Khaled a vingt-trois ans et lui cinquante-trois, c’était inĂ©vitable. Alors il avait tout fait pour le mettre dehors. L’inscription « squatter dĂ©gage », tracĂ©e au marqueur sur la porte de sa chambre, ne pouvait pas ĂȘtre plus explicite. À contrecƓur, Khaled avait donc Ă©pluchĂ© les petites annonces sur Internet, s’était rendu au forum du logement organisĂ© par le CROUS et, finalement, il avait trouvĂ© ce studio dans une rĂ©sidence Ă©tudiante. Un bon plan. Si on regardait les choses du bon cĂŽtĂ©, cet appartement, c’était la promesse d’une nouvelle vie. Selon les travailleurs sociaux comme les psychologues, c’était la seule façon de prendre de la distance avec ses problĂšmes et de rĂ©ussir ses Ă©tudes. Pourtant, le jour de l’emmĂ©nagement, il avait la boule au ventre parce qu’il se trouvait Ă  une heure de Courcouronnes et qu’il avait le sentiment d’abandonner ceux qui comptaient le plus Ă  ses yeux. Il Ă©tait tellement rongĂ© par la culpabilitĂ© qu’il n’en avait pas dormi pendant plusieurs nuits. Il Ă©tait parti de chez lui, mais c’était comme s’il s’y trouvait encore. Au dĂ©but, il revenait chez ses parents dĂšs qu’il pouvait, au minimum le week-end. Aujourd’hui encore, il se tient toujours disponible en cas d’urgence si ses frĂšres et sƓurs ou sa mĂšre ont besoin de lui. GrĂące au tĂ©lĂ©phone, il reste au courant de toutes les affaires familiales.
En mĂȘme temps, l’autonomie a changĂ© sa vie. Il a enfin touchĂ© du doigt ce que c’est qu’ĂȘtre Ă©tudiant. Avant, il n’allait quasiment jamais aux soirĂ©es et il voyait peu d’amis. Il courait prendre le RER dĂšs qu’il sortait de la fac pour laisser le moins longtemps possible sa mĂšre seule avec son pĂšre ; il redoutait qu’il en profite pour la violenter. Le premier soir oĂč il n’avait pas eu Ă  filer comme un voleur, il s’était senti ivre de bonheur, comme s’il pouvait Ă  nouveau respirer. Depuis, il fait de longues marches mĂ©ditatives dans son quartier. Ce qu’il aime dans le XIXe arrondissement, c’est l’agitation permanente. Juste en bas de son studio, l’avenue Jean-JaurĂšs grouille de voitures et de piĂ©tons, il y a des magasins partout, des Ă©piceries, des taxiphones, des bazars, des boulangeries
 Il apprĂ©cie par-dessus tout le canal de l’Ourcq. Avec les pĂ©dalos, les joueurs de pĂ©tanque et les terrasses, il rĂšgne une atmosphĂšre de vacances. Il y a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© avec son frĂšre Zizou et sa sƓur Mina. Ils couraient sur le quai, regardaient les pĂ©niches, sautaient sur les bancs. Un sourire illuminait leurs visages. Ça leur fait tellement de bien de changer d’air. Il ne manque jamais une occasion de les sortir.

Tous les dimanches, Khaled emmĂšne Zizou jouer au foot Ă  Evry. Son frĂšre est nĂ© le 10 juillet 2006, le lendemain du match France-Italie oĂč Zidane a donnĂ© son fameux coup de boule Ă  Materazzi. C’est pour ça que son pĂšre l’a appelĂ© ZinĂ©dine (un coup de tĂȘte, pour lui, c’est presque aussi anodin qu’une tape sur l’épaule). Khaled se souvient que quand son petit frĂšre s’est pointĂ© sur le terrain pour la premiĂšre fois, ses copains ont rigolĂ© parce qu’il avait une tĂȘte de moins que tout le monde. Mais il leur a garanti qu’il Ă©tait bon et Zizou a eu sa chance. Aujourd’hui, il marque des buts et ça le remplit de fiertĂ©. Il le verrait bien footballeur professionnel, mais chaque chose en son temps. Pour le moment, l’important, c’est que Zizou reste sur de bons rails : qu’il travaille Ă  l’école et ne fasse pas de « conneries ». Surtout Ă©viter qu’il suive le chemin de ChĂ©rif, son frĂšre cadet, qui a dĂ©crochĂ© l’école et deale dans la rue. Ça, c’est sa hantise. Il a pourtant bien essayĂ© de l’aider, lui aussi. Enfants, ils Ă©taient comme les deux doigts d’une main et ils ne s’appelaient jamais autrement que « khoya ». Quand ChĂ©rif a commencĂ© Ă  mal tourner, il a tentĂ© de le retenir Ă  la maison pour le couper des relations nĂ©fastes de la citĂ©, mais il a Ă©tĂ© maladroit et quelque chose s’est brisĂ© entre eux. Avec Mina et Zizou, il agit de maniĂšre moins frontale. Il a compris que l’important est autant dans les attitudes et les gestes que dans les mots. Par exemple, plutĂŽt que de les sermonner, il tente de leur donner un cadre, des repĂšres, comme s’il fallait leur tracer une route Ă  suivre la plus Ă©troite possible pour ne pas qu’ils s’égarent. DĂšs qu’il s’absente, il leur laisse une feuille avec un programme dĂ©taillĂ© pour chaque moment de la journĂ©e. 16h45 : goĂ»ter. 17h : devoirs. 18h : pyjama. 19h : dĂźner. 20h : toilette et au lit. On peut le prendre pour un maniaque, mais il est convaincu que manger sainement, se coucher tĂŽt et faire du sport est la base pour ĂȘtre bien dans sa tĂȘte. Lui, il a toujours fait attention Ă  son hygiĂšne de vie : ne pas manger trop gras, pas de tabac, pas d’alcool. Par conviction religieuse et aussi par opposition Ă  son pĂšre qui raffole de toutes ces substances. Le foot et la danse lui ont permis de dĂ©charger son Ă©nergie et l’ont aidĂ© Ă  ne pas pĂ©ter les plombs. En AlgĂ©rie, un de ses oncles l’avait initiĂ© Ă  la musique lors des fĂȘtes et, en France, quand il a vu qu’il y avait un cours de hip hop dans la salle polyvalente de l’école primaire, il s’y est mis Ă  fond. Dans sa chambre, il tĂ©lĂ©chargeait des chorĂ©graphies qu’il reproduisait. Quand il a eu l’ñge d’aller en boĂźte, il est devenu le roi de la piste. Un de ses copains Ă©cartait les bras pour que la foule s’écarte sur le dance floor et, quelques minutes plus tard, les gens applaudissaient. Il suait tout son corps puis allait au bar recharger ses batteries avec un verre de jus de fruit. Il fallait tenir toute la nuit, sans autre stimulant. Aujourd’hui, il se dit que ces espaces d’expression l’ont sauvĂ©, sans oublier le dessin et les jeux vidĂ©o qui lui ont permis de s’évader. La console, les adultes prennent ça pour un loisir idiot alors que c’est un facteur d’ouverture. GrĂące Ă  ça, au collĂšge et au lycĂ©e, Kkaled a rencontrĂ© des tas de gens diffĂ©rents de lui : des « gothiques », des « rockeurs », des « voyous », des « Blancs »... Le maniement du joystick Ă©tait leur seul point commun, mais ils se retrouvaient pour jouer ou aller Ă  des salons du jeu vidĂ©o. Khlaled sait ce qu’il doit Ă  ces expĂ©riences et essaie de transmettre un peu de ce qu’il a appris Ă  ses frĂšres et sƓurs. Chez lui, il est une sorte de coach polyvalent. C’est lui qui rĂ©conforte, gĂšre les conflits, accompagne chez l’assistante sociale, l’avocat ou le docteur, il fait mĂȘme un peu animateur et nutritionniste. C’est un boulot Ă  plein temps.

Bien sĂ»r, il n’est pas devenu le pilier de la famille du jour au lendemain. Ça s’est fait petit Ă  petit, Ă  force de faire l’expĂ©rience au jour le jour de la dĂ©rive familiale. Il faut dire que le destin n’a pas vraiment souri aux Benaida. En apparence, son pĂšre avait tout pour rĂ©ussir. Il est nĂ© en AlgĂ©rie dans une famille plutĂŽt bourgeoise et ses frĂšres ont d’ailleurs aujourd’hui d’excellentes situations (l’un d’eux pourrait figurer dans le prochain gouvernement algĂ©rien). Lui-mĂȘme a eu ses heures de gloire quand il Ă©tait footballeur professionnel pour l’équipe d’Oran avec laquelle il a gagnĂ© la coupe d’AlgĂ©rie, mais le vent a tournĂ© aprĂšs une blessure au genou, puis la faillite de sa boutique d’électro-mĂ©nager. Saisissant l’opportunitĂ© d’un hĂ©ritage, il a dĂ©cidĂ© de relancer les dĂ©s et de tenter l’aventure en France, avec sa femme et ses enfants. À l’arrivĂ©e, une amie les a hĂ©bergĂ©s temporairement Ă  Champigny-sur-Marne, puis ils se sont retrouvĂ©s sans papiers, sans logement, sans travail. S’en est suivie une longue pĂ©riode oĂč se sont enchaĂźnĂ©s les hĂŽtels et les foyers dans le Val-de-Marne et ses alentours. Parfois, Khaled ne savait pas oĂč retrouver sa famille aprĂšs l’école, alors ils se donnaient rendez-vous dans un parc. Par miracle, son pĂšre a finalement obtenu un poste de gardien d’immeuble grĂące Ă  un ami de la famille avec, Ă  la clef, un appartement. Quand ils ont emmĂ©nagĂ©, sa femme embrassait les murs. Elle ne se doutait pas que la vĂ©ritable descente aux enfers allait commencer.
Dans son nouveau confort, monsieur Benaida a complĂštement perdu les pĂ©dales. Au dĂ©part, il Ă©tait apprĂ©ciĂ© et reconnu dans le quartier. Il y avait rĂ©guliĂšrement des apĂ©ros (bien arrosĂ©s) entre voisins et l’ambiance Ă©tait bonne. Puis, comme toujours avec lui, il y a eu des embrouilles. Pour oublier les problĂšmes, la honte de ses Ă©checs, le fait qu’il n’avait plus grand chose Ă  attendre de l’existence ou tout simplement l’ennui que lui inspirait son boulot de concierge, il s’est mis Ă  boire de plus en plus et Ă  jouer. AprĂšs le travail, il allait avec son collĂšgue au bar-PMU du coin d’oĂč il ressortait complĂštement saoul. De fil en aiguille, il a commencĂ© Ă  picoler aussi Ă  la maison. Une bonne partie de sa paie passe dĂ©sormais dans les paris, la boisson, le shit. Khaled s’est souvent dit que si ses parents avaient eu des projets, comme l’achat d’une maison, de belles vacances, ou n’importe quoi d’autre, les choses n’auraient pas tournĂ© de cette façon. Mais, pour eux, cet appartement de fonction au cƓur de la citĂ© HLM, c’était le point d’aboutissement de tout.
À la maison, monsieur Benaida terrorisait tout le monde. Il avait l’obsession du contrĂŽle, comme s’il voulait exercer sur le foyer le pouvoir et l’autoritĂ© qu’il avait perdus. Adolescent, Khaled n’avait pas le droit de sortir, sauf pour se rendre Ă  l’école. AprĂšs les cours, ses copains lui lançaient : « Tu vas Ă  l’Alcatraz ! » Ça ne lui serait pas venu Ă  l’idĂ©e de dĂ©sobĂ©ir. Son pĂšre l’impressionnait trop avec son physique trapu, ses mains calleuses et la violence qui bouillait en lui en permanence. Et plus le temps passait, plus la brutalitĂ© atteignait des sommets. Quand il Ă©tait en colĂšre, il gonflait la poitrine et tapait dessus comme un gorille. Aujourd’hui, Khaled trouve ces maniĂšres viriles grotesques, mais Ă  l’époque, il Ă©tait terrifiĂ©. Et puis, il l’a surpris plusieurs fois en train de dire des choses horribles, comme un jour dans la cuisine avec un copain : « Quand ta femme ou tes enfants t’emmerdent, lui disait-il sur le ton de la connivence, tu te chauffes avec quelques verres et puis tu cognes. » Longtemps, Khaled a entretenu une haine incommensurable pour son pĂšre et tous ceux qui lui rappelaient sa personnalitĂ©. Quand il travaillait chez Zara, il a failli dĂ©molir un manager qui se montrait un peu trop tyrannique. Maintenant qu’il a davantage de recul, il se maĂźtrise mieux et Ă©prouve surtout de la pitiĂ© et du dĂ©goĂ»t, mais avant, il avait de vĂ©ritables envies de meurtre.
À la limite, il aurait pu supporter les frasques paternelles si son pĂšre ne s’en Ă©tait pas pris Ă  sa mĂšre. Entre elle et son fils, il y a toujours eu un lien particulier. Peut-ĂȘtre parce qu’il est l’aĂźnĂ© et qu’avant la naissance de ChĂ©rif, ils ont passĂ© cinq ans ensemble collĂ©s l’un Ă  l’autre. À cause de ses problĂšmes conjugaux, elle avait surinvesti leur relation. Rien que de penser Ă  la façon dont elle lui prĂ©parait son goĂ»ter, il en a les larmes aux yeux. Et puis il y a eu des scĂšnes qui l’ont marquĂ© pour toujours et ont fait jurer au petit garçon de ne jamais abandonner sa mĂšre. Par exemple, un jour, il s’était absentĂ© lors d’un dĂ©jeuner pour acheter du Coca Ă  l’épicerie du coin. À son retour, sa mĂšre Ă©tait adossĂ©e au mur en train de pleurer, trois points sanglants dans le bras : la marque des dents d’une fourchette. À cette Ă©poque, son mari la frappait Ă  coups de tuyau d’arrosage. Ça rendait Khaled fou et il rĂȘvait d’ĂȘtre costaud pour pouvoir s’interposer. Plus tard, en France, il l’a convaincue Ă  plusieurs reprises de porter plainte Ă  la police, ce qui a donnĂ© lieu Ă  des confrontations entre elle et son mari au commissariat, mais Ă  chaque fois elle se rĂ©tractait. Son pĂšre la faisait passer pour une mauvaise mĂšre, jamais Ă  la maison, cleptomane en plus de ça. Et elle, elle s’écrasait car elle est dĂ©pendante de lui pour le logement et pour l’argent. C’est comme ça qu’il la tient. Personne ne soupçonne ce qui se passe entre les murs de la loge du gardien.

Peu Ă  peu, la famille s’est refermĂ©e sur elle-mĂȘme. Au dĂ©but, il y avait des invitĂ©s Ă  la maison. La famille et les amis venaient pour les fĂȘtes et, quand il Ă©tait gosse, Khaled recevait ses copains pour jouer Ă  la console. Aujourd’hui, ils vivent dans une sorte de huis-clos dont ils ne sortent quasiment jamais. MĂȘme pour le ramadan et la rupture du jeun, ils restent entre eux. Monsieur Benaida quitte trĂšs peu la maison puisqu’il lui suffit de pousser une porte pour se rendre dans sa loge. Et puis, Ă  cause de ses Ă©checs successifs, il est devenu le mouton noir de la famille. Ses frĂšres ne lui rendent mĂȘme plus visite quand ils viennent Ă  Paris. Il a bien eu un ami (celui avec qui il a commencĂ© Ă  boire), mais il est mort. Quant aux autres, ils se rendent rapidement compte de sa personnalitĂ© torturĂ©e : les amitiĂ©s font long feu. Sa femme n’est guĂšre plus entourĂ©e. En quittant l’AlgĂ©rie, elle a rompu les liens avec sa famille et, en France, Ă  cause de ses trafics, elle ne peut compter sur personne. Pour les voisins, elle est celle qui a des dĂ©mĂȘlĂ©s avec la justice. Tous les gamins du quartier l’ont vue le jour oĂč la police est venue pour l’embarquer, menottes aux poignets. Elle n’a plus personne, ni sƓur, ni cousine, ni voisine, Ă  qui se confier. S’ils n’étaient pas si seuls et si sa mĂšre n’avait pas eu le sentiment de vivre dans une citĂ© dĂ©shĂ©ritĂ©e oĂč les habitants n’ont plus rien Ă  espĂ©rer, elle aurait trouvĂ© de l’aide et son mari n’aurait jamais osĂ© se comporter avec elle comme il le fait. Il y aurait eu des garde-fous. Mais lĂ , il n’y a que lui, Khaled, qui soit en mesure de dire « stop ». Parfois, quand la tension monte, il a l’impression d’ĂȘtre le seul lucide dans un asile de fous. Tout le monde hurle, ses parents, ChĂ©rif. Ils sont tellement dans leurs histoires qu’ils en oublient le monde qui les entoure. Alors il tente de les ramener Ă  eux-mĂȘmes, il leur dit des choses de base, comme : « Regardez, ça c’est une table. La rĂ©alitĂ©, elle est lĂ . » Au fond, il est le seul Ă  bĂ©nĂ©ficier d’une relative ouverture sur le monde, avec la fac, le sport, les copains. C’est pour ça qu’il est convaincu que le changement ne peut venir que de lui – pas de lui tout seul, bien sĂ»r : il n’est pas Superman. Mais c’est Ă  lui de trouver des relais pour obtenir de l’aide.

Bien sĂ»r, la mission qu’il s’est donnĂ©e n’est pas du goĂ»t de son pĂšre. Depuis que Khaled s’occupe de sa mĂšre et de ses frĂšres et sƓurs, ce dernier voit en lui un concurrent et lui reproche de se prendre pour le chef de famille. Son fils se passerait pourtant bien de cette responsabilitĂ©. Il avait dix-huit ans quand sa mĂšre s’est fait pincer par la police pour la premiĂšre fois. Elle est restĂ©e trois mois derriĂšre les barreaux alors que Zizou avait trois ans et demi. Il revenait Ă  Khaled, le plus ĂągĂ©, d’aider pour les tĂąches quotidiennes. Il rangeait, faisait le mĂ©nage, veillait aux devoirs et Ă  la toilette des plus jeunes. Mais rapidement, il a compris qu’il devait donner plus car Mina et Zizou se sentaient perdus. À vrai dire, lui-mĂȘme Ă©tait mal dans sa peau et se posait une foule de questions sur sa famille, le pourquoi de cette violence. Par-dessus le marchĂ©, sa petite amie de l’époque, Ă  laquelle il Ă©tait dĂ©mesurĂ©ment attachĂ©, avait eu la mauvaise idĂ©e de le larguer pile Ă  ce moment-lĂ . Il s’était senti au trente-sixiĂšme dessous. Heureusement, il avait eu ce qu’il considĂšre comme une rĂ©vĂ©lation.
Ça s’est produit de façon inattendue, alors qu’il passait devant un bĂȘte kiosque Ă  journaux. Sur le prĂ©sentoir, la couverture du journal Philosophie Magasine affichait en gros titre : « Se connaĂźtre soi-mĂȘme, est-ce bien nĂ©cessaire ? » InterpelĂ©, il avait achetĂ© le journal et, dans ces pages, il avait dĂ©couvert Sartre. L’idĂ©e que rien n’est jouĂ© d’avance dans l’existence a Ă©tĂ© un Ă©lectrochoc : « L’homme est condamnĂ© Ă  ĂȘtre libre » , disait le philosophe. Ça a radicalement changĂ© sa vision des choses. Il a compris qu’il pouvait exercer un pouvoir sur sa vie et celle de sa famille. Il s’est mis Ă  lire compulsivement tous les ouvrages et les magazines de sciences humaines qui lui tombaient sous la main. La psychologie lui a apportĂ© une bouĂ©e de sauvetage, elle lui a donnĂ© des clefs de comprĂ©hension et l’« Ă©pĂ©e » qui lui manquait pour affronter la vie. Il a appris Ă  se connaĂźtre et Ă  avoir du recul sur son environnement. Chaque jour, il tenait un journal et analysait tous les Ă©vĂšnements qui survenaient. Il essayait de formaliser ses relations familiales en prenant des notes sur les comportements des uns et des autres, en rĂ©alisant mĂȘme des schĂ©mas. Ça lui faisait du bien de coucher tout ça sur le papier, comme s’il y avait une logique Ă  trouver. Puis il a candidatĂ© pour participer au jury d’un prix organisĂ© par le journal Psychologie Magasine et il a Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©. C’est comme ça qu’il a rencontrĂ© Christophe Massin, l’auteur de Souffrir ou aimer , un homme qui est devenu son psychiatre et a Ă©tĂ© dĂ©cisif dans sa vie.
Ses lectures l’ont transformĂ©, au sens littĂ©ral du terme. Au dĂ©part, elles l’imprĂ©gnaient tellement qu’il parlait comme dans les livres : un comble alors que ses profs lui reprochaient d’écrire comme il parlait ! Cette nouvelle expression n’était d’ailleurs pas trĂšs apprĂ©ciĂ©e par ses copains de la citĂ© qui se demandaient pour qui il se prenait, avec ses maniĂšres d’intello. Eux, ils ne lisent pas beaucoup, ou alors le Coran, ou encore des livres amĂ©ricains sur le dĂ©veloppement personnel, du genre : « Comment devenir milliardaire ? ». Khaled avait tendance Ă  les prendre de haut. Il leur reprochait d’avoir des idĂ©es arrĂȘtĂ©es sur les choses, les accusait de s’« auto-marginaliser » et leur disait qu’il fallait ĂȘtre entreprenant. Il se croyait plus malin que les autres. C’était une pĂ©riode de sa vie oĂč il avait besoin de se distinguer, d’ĂȘtre quelqu’un, et aussi d’asseoir ses maigres certitudes. ForcĂ©ment, ça suscitait des tensions. Aux yeux de ses copains, il Ă©tait un vendu, passĂ© du cĂŽtĂ© des « Blancs ». Aujourd’hui, Khaled a mis de l’eau dans son vin, il fait attention Ă  sa façon de s’exprimer et est plus Ă  l’écoute des autres. En tous cas, sa rĂ©bellion Ă  lui est passĂ©e par les livres et par l’introspection.

Soupirant, Khaled pose son livre sur la table de nuit et allume son ordinateur. Il a un rapport Ă  finir pour le juge des affaires familiales. L’avocat lui a conseillĂ© d’expliquer la situation de sa mĂšre. Peut-ĂȘtre qu’avec cet Ă©clairage, les juges comprendront que les choses ne sont pas aussi simples qu’il y paraĂźt, que madame Benaida a certes commis des dĂ©lits, mais que les maltraitances de son mari expliquent beaucoup de choses. Il a toujours trouvĂ© injuste qu’elle se retrouve systĂ©matiquement derriĂšre les barreaux alors que son pĂšre peut tout se permettre sans ĂȘtre inquiĂ©tĂ©.
Les yeux fixĂ©s sur l’écran lumineux, il se demande par oĂč commencer. Il a tellement remĂąchĂ© cette histoire et l’a dĂ©jĂ  exposĂ©e Ă  tant de gens 
 C’est loin d’ĂȘtre la premiĂšre fois qu’il tente un recours pour aider sa mĂšre. Quand il vivait encore chez ses parents, enfermĂ© dans sa chambre, il ne cessait de glaner des informations sur Internet. C’est en consultant des sites proposant de l’aide aux proches des gens embrigadĂ©s dans des sectes qu’il s’est aperçu du parallĂšle entre les mĂ©thodes de son pĂšre et celles d’un gourou avec ses victimes. SĂ©duction, chantage et maintien Ă  l’écart : tout y Ă©tait. Pour aider sa mĂšre, il fallait donc procĂ©der de la mĂȘme façon qu’avec les personnes tombĂ©es sous influence : la ramener Ă  la rĂ©alitĂ©, la sortir de l’isolement et lui donner de l’affection. Il avait essayĂ© de la faire parler, d’ĂȘtre Ă  l’écoute et il l’avait prĂ©parĂ©e mentalement Ă  chercher de l’aide. Il avait fini par sentir qu’elle commençait Ă  envisager de quitter son pĂšre, alors il avait contactĂ© une association qui lutte contre les violences faites aux femmes, SolidaritĂ© femmes. Un matin, ils Ă©taient partis tous les deux en voiture. Sa mĂšre conduisait sans rien dire, le visage tendu, passant machinalement les vitesses. Elle devait penser qu’elle risquait d’ĂȘtre mise Ă  la porte par son mari, qu’elle allait se retrouver Ă  la rue avec ses enfants. Elle cherchait parfois son fils des yeux pour se rassurer. S’il n’avait pas Ă©tĂ© lĂ , elle aurait probablement fait demi-tour. Elle Ă©tait ressortie de l’entretien avec une lettre de l’association destinĂ©e Ă  son assistante sociale pour appuyer sa demande de logement. Sur le chemin du retour, Khaled lui avait trouvĂ© un nouvel allant, comme si des perspectives s’étaient ouvertes dans son cerveau. Ils Ă©taient tous les deux sur un petit nuage.
Malheureusement, le jour du rendez-vous avec l’assistante sociale, il avait un examen et sa mĂšre avait dĂ» y aller seule. Il l’imaginait Ă  la mairie assise face au bureau du travailleur social, les jambes serrĂ©es, son sac sur les cuisses, les doigts entortillĂ©s : le peu de confiance qu’il l’avait aidĂ©e Ă  accumuler avait dĂ» s’évaporer d’un coup. Elle a toujours eu un complexe d’infĂ©rioritĂ© face Ă  l’administration car elle a l’impression de ne pas bien maĂźtriser le français et que son passĂ© carcĂ©ral est gravĂ© sur son front. En dehors de quelques rĂ©ponses laconiques, elle avait certainement Ă©tĂ© incapable d’articuler quoi que ce soit. MalgrĂ© la lettre de l’association, l’assistante sociale n’avait pas pris la mesure de la situation. Elle avait enregistrĂ© sa demande de logement social en la prĂ©venant qu’elle n’était qu’un dossier parmi les 550 000 candidats d’Ile-de-France, que l’attente Ă©tait longue et qu’il ne fallait pas ĂȘtre optimiste puisqu’elle ne disposait d’aucun revenu. C’était la douche froide. Khaled s’en Ă©tait voulu car il Ă©tait certain que s’il avait Ă©tĂ© prĂ©sent, il aurait pu mieux faire valoir l’urgence de la demande. Il avait tout de mĂȘme tirĂ© une leçon de cet Ă©chec : sa mĂšre devait trouver du travail. Il sait maintenant que c’est la clĂ© pour qu’elle se libĂšre de son pĂšre. Madame Benaida a longtemps fait des mĂ©nages dans les hĂŽpitaux, mais depuis trois ans elle n’a plus plus que des jobs ponctuels. Khaled a malgrĂ© tout trouvĂ© l’adresse d’un CIO, un centre d’information et d’orientation, oĂč il a prĂ©vu de l’emmener pour qu’elle fasse une Ă©valuation. DerniĂšrement, une ancienne amie de sa grand-mĂšre lui a trouvĂ© une place d’agente de nettoyage dans une clinique, mais ça bloque Ă  cause de son casier judiciaire. Il espĂšre que l’avocat va obtenir son effacement, condition pour qu’elle puisse travailler pour une institution publique.
Bien sĂ»r, il sait bien que tout ne changera pas en un claquement de doigt et que les choses sont infiniment complexes. En plus, sa mĂšre freine dĂ©sormais des quatre fers quand il essaie de la convaincre de prendre les choses en main. Il a beau lui rĂ©pĂ©ter de retourner chez SolidaritĂ© Femmes ou d’aller voir un mĂ©decin pour ses problĂšmes de dos, de genoux et son mal de tĂȘte, elle ne dĂ©croche jamais le tĂ©lĂ©phone. Et puis elle a le don de tremper dans des magouilles qui ne font que l’enfoncer. La derniĂšre fois, sur les conseils d’un ami, elle a acceptĂ© de dĂ©clarer sa Mercedes volĂ©e tandis qu’il la revendait en piĂšces dĂ©tachĂ©es. RĂ©sultat : elle a touchĂ© le dĂ©dommagement de l’assurance mais elle n’a plus de voiture et ne peut plus se dĂ©placer. Comment inverser la vapeur et la sortir de ce cercle vicieux ? À mots couverts, Khaled en a parlĂ© Ă  son professeur d’économie, convaincu qu’il existe des parallĂšles entre une Ă©conomie en berne et une famille en crise, et donc des recettes similaires Ă  appliquer : « Ă€ votre avis, Monsieur, lui a-t-il demandĂ©, quels sont les paramĂštres qui permettent qu’une Ă©conomie reparte ? » « Je ne peux pas vous dire comme ça, avait rĂ©pondu l’autre sans se douter de ce que son Ă©tudiant avait derriĂšre la tĂȘte, parce qu’il y en a peut-ĂȘtre soixante, ou cent
 » MĂȘme s’il faut agir sur cent paramĂštres, Khaled continue de penser qu’il est possible d’éloigner les siens de la violence paternelle.

Avec tout ça, il peine Ă  penser Ă  lui et Ă  avancer dans la vie. Il a un mal fou Ă  dĂ©crocher sa licence d’économie et gestion. Il lui aura fallu trois ans pour valider sa premiĂšre annĂ©e et deux ans pour la deuxiĂšme. Pas glorieux
 Mais c’est dur d’ĂȘtre efficace quand on a les pensĂ©es constamment parasitĂ©es. Parfois, il lit plusieurs fois la mĂȘme phrase d’un livre de cours sans parvenir Ă  l’enregistrer. Il est ailleurs. Pour ne rien arranger, la nuit, il fait des insomnies. À cause de la fatigue, il n’est jamais concentrĂ© sur les bancs de la fac. Et puis il est sans cesse dĂ©tournĂ© de son programme de rĂ©vision. Il y a toujours un Ă©vĂšnement familial Ă  gĂ©rer. Quand il a appris Ă  sa mĂšre qu’il Ă©tait recalĂ© aux examens, elle lui a demandĂ© : « Mais Khaled, t’es intelligent. Comment ça se fait ? » Ça l’a mis en rogne. Comment il pourrait ĂȘtre bon alors qu’on lui prend son temps libre, son sommeil et qu’il passe des heures sur Internet Ă  chercher des solutions pour les sortir des griffes de son pĂšre au lieu de se consacrer aux Ă©tudes ?
Heureusement, Khaled est optimiste et a foi en ses capacitĂ©s de rĂ©silience. Jusqu’ici, il n’a d’ailleurs pas si mal rĂ©ussi. AprĂšs le primaire, il est passĂ© en seconde gĂ©nĂ©rale, ce qui Ă©tait loin d’ĂȘtre gagnĂ© vu ses rĂ©sultats scolaires, et il a finalement eu son bac ES avec un 16 en philo ! Puis, sur les conseils d’un cousin, il s’est inscrit Ă  Assas : bonne fac, sans sĂ©lection sur dossier, exactement ce qu’il lui fallait. Alors que la plupart de ses copains de la citĂ© ont arrĂȘtĂ© les Ă©tudes, son statut d’étudiant fait la fiertĂ© de son pĂšre. On verra oĂč ça le mĂšne, mais il croit en sa bonne Ă©toile. Dans sa courte existence, il a toujours eu des anges-gardiens. Enfant, il s’attirait la sympathie de certains profs, comme de cette maĂźtresse qui avait organisĂ© une collecte pour sa famille quand elle Ă©tait sans-domicile. Ce genre d’expĂ©rience, ça aide Ă  avoir foi en l’humain. Elle n’a pas Ă©tĂ© la seule Ă  l’épauler pendant les moments difficiles. DerniĂšrement, le directeur de sa rĂ©sidence lui a encore sauvĂ© la mise en s’arrangeant pour qu’il puisse prolonger son bail l’annĂ©e prochaine alors qu’il n’aura plus droit Ă  la bourse puisqu’il a redoublĂ© trois fois. Khaled a le don de s’entourer et trouve toujours le moyen de se sortir des situations Ă©pineuses. Pour l’avenir, il est dĂ©cidĂ© Ă  prendre les choses en main les unes aprĂšs les autres. Avant tout, obtenir sa licence. Ce n’est pas la motivation qui lui manque. Il voudrait faire quelque chose qui ait du sens dans sa vie et puisse aider les gens. Il a sans cesse de nouveaux projets. Sa derniĂšre idĂ©e, c’est de mettre en place une organisation de soutien Ă  la parentalitĂ© qui mobiliserait des coaches, des thĂ©rapeutes et toutes sortes de professionnels. Il pourrait mĂȘme y avoir des partenariats avec les hĂŽpitaux et les maternitĂ©s car il est convaincu qu’il faut prendre les choses en main dĂšs la naissance. Il sait l’enjeu pour les enfants de grandir dans un milieu familial apaisĂ© et protecteur. Ensuite, il rĂ©flĂ©chira sĂ©rieusement Ă  construire une relation sentimentale. Le nombre de fois qu’il a eu des accroches avec des filles mais qu’il s’est dĂ©filĂ© car la petite voix habituelle lui disait : Comment tu peux prendre du bon temps alors que lĂ -bas, ils souffrent ? Il ne laissera pas tomber sa famille, mais maintenant, il veut aller de l’avant.

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